Ce qui se jouit dans la répétition – Le devenir de Metipsimus

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CE QUI SE JOUIT DANS LA REPETITION

LE DEVENIR DE METIPSEMUS

Ce texte est celui de l’intervention du 16 octobre 2023 présentée par Jean-Thibaut Fouletier dans le cadre du groupe de travail Place Analytique. Le thème de l’année est Ce qui se jouit dans la répétion.

Notes :

– Les parenthèses n’ont pas été dites durant la présentation.

C’est effectivement un exercice singulier que de devoir repiquer au truc sur le thème de la répétition articulé à celui de la jouissance. Peut-être est-ce de ce singulier que la chose m’apparaît particulièrement ardue et que le fil à tirer s’apparente pour moi à la liane qui se tresse autours des bambous de mon jardin. Une liane qui aura manifesté une réponse de résistance à chacune des successions de solutions que je pensais avoir trouvé pour l’enlever, cela précisément en réponse à cette batterie de réponses anticipées qu’elle aura donc mises en place pour se développer.

Les termes qui me reviennent ici sont ceux que Roger Cailloix discerne pour qualifier les dimensions majeures du mimétisme – travestisme, camouflage, intimidation, termes que reprend Lacan dans la leçon du 4 mars 1964 du séminaire 11.

En effet, cette liane il aura tout d’abord fallu parvenir à la voir par le biais de je ne sais quel accident du regard, cela après qu’elle se soit développée insidieusement durant des mois. Ensuite pour la démêler du bambou sur lequel elle s’est implantée, avoir repéré d’où elle part et où elle s’arrête de bout en bout, avec entre ces deux extrémités indécises ses feuilles s’accrochant mais également et surtout se mêlant à celles du bambou de telle sorte que littéralement les unes et les autres semblaient s’originer du même plan. Et lorsqu’il faudra tirer sur la liane, l’écorce de celle-ci vous reste entre les doigts et vous manquez de vous retrouver le cul par terre. Après quoi, animé d’une détermination vengeresse vous saisirez la tige écorchée, vous tirerez fortement et sèchement pour parvenir à vos fins et vos mains glisseront le long du corps de la liane enduit d’un suc sinon vénéneux du moins extrêmement dérapant histoire de rendre la prise moindre et la brûlure des doigts rédhibitoire à une nouvelle tentative.

Bref, le bonheur d’une lutte sans merci depuis laquelle je puis dire que, en séparant la liane du bambou, je suis parvenu à retirer le même (la liane) de sa différence (le bambou) en devant par cela, pied à pied, le reconnaître ce même de la liane dans ses nombreuses singularités. Des singularités par définition sans pareil au même, c’est à dire sans pareil à son même à lui cette fois (le bambou), même depuis lequel ce second même, la liane, se sera composé, sinon identifié.

Faire de même, se vouloir être le même du même que l’on s’est choisi… oui l’amour parfois prend cette tournure de chapelle à résonance unique. Qu’il soit ainsi moqué par Woody Allen, En amour l’essentiel est de ne faire qu’un…oui mais lequel ? ou bien porté aux nues dans ce poème de Marie de France, le Lai du chevalier,

«Mais si l’on veut les séparer

Du coudrier c’en est fini,

Soudain du chèvrefeuille aussi.

« Belle amie ainsi va de nous,

Ni vous sans moi, ni moi sans vous !»

de l’humoriste américain à la poètesse française du XIIème siècle donc, en amour, du même au répétitif il y a, n’est-ce pas, tout juste la place pour que s’y glisse un battement de coeur.

Ce battement espérons seulement qu’il soit effectif en tant que rapportable au laps du l’esp d’un laps que disait Lacan en revenant sur le concept du transfert qu’il amène là sur le versant du réel. Oui, que chaque battement puisse être considéré au moins comme un lapsus viendrait ici corroborer le fait qu’il y ait un vital de la répétition qui se fonde du repérage de sa singularité détachée de l’univocité en trompe l’oeil, ou d’oreille, qui s’en manifeste, le répétitif. C’est là un trait dont la charge est à circonscrire précisément.

Alors, comme ça, histoire d’appuyer sur le fait que les polarités de ce qui se manifeste comme étant de l’ordre de la répétition ne sont pas choses facilement saisissables, j’en reviens à Freud. Là où Freud évoquait la lutte sans fin de Eros et de Thanatos, dans Malaise dans la civilisation ou bien Au-delà du principe de plaisir, plaçant Thanatos en position de force destructrice de déliaison, je rappelle qu’en matière de coeur l’efficience du défibrillateur qui doit le relancer est toute entière justement définie par le fait apparemment contradictoire de parvenir à la déliaison des fibres cardiaques.

Vous me direz qu’en amour et en chirurgie il ne s’agit pas du même coeur et vous aurez raison. Mais dans les deux cas notez qu’il s’agit bien du continu et du discontinu, cadre dans lequel il convient de reconnaître la nature du répétitif, avant de pouvoir dire ce qui est ou pas de l’ordre de la répétition.

Durant l’été 1976, à 20h30 sur FR3, l’un des 12 épisodes de la série six fois deux (sur et sous la communication), de Jean-Luc Godart, présente un entretien d’une heure entre lui et le mathématicien René Thom, fondateur de la théorie des catastrophes. Mathématicien de haute volée, il reçu la médaille Fieds en 1958, mais également sémiologue, il est armé pour répondre à Godart, c’est le moins que l’on puisse dire et, ce faisant, pour ouvrir bien des horizons à qui lui prête l’oreille.

Par exemple, brièvement, je n’y résiste pas, à la question de Godart Ne peut on pas définir toute forme comme moment donné d’une transmission ? René Thom cite Héraclites, de mémoire, Le maître dont l’oracle est à Delphes ne dit ni ne cache mais il signifie. C’est à dire dit-il, Toute forme naturelle est une sorte de message qu’il convient de déchiffrer et dont il faut déchiffrer le sens. J’évoque cela pour le plaisir de la stimulation sachant qu’il s’agirait bien entendu de contextualiser ce passage mais également de sans cesse faire la translation entre ce qui s’entend classiquement de cette citation et ce que René Thom peut dire de ce que sont la forme, la transmission et le sens à ses yeux depuis l’univers mathématiques qu’il soutient, afin d’en faire quelque chose à mettre dans la besace de qui le voudra bien, les analystes par exemple.

Mais, pour en revenir maintenant directement à ce qui nous intéresse, et bien René Thom est le fondateur de la théorie des catastrophes. Catastrophe étant, soit dit en passant, un terme sur lequel Godart ne se prive pas d’aller le chercher. Dans un soucis de concision je vais vous en livrer la présentation Wikipédesque // tout en vous conseillant de vous reporter par exemple si vous le souhaitez au format de l’Encyclopédie Universalis.

Je cite : Dans le domaine de la topologie différentielle, la théorie des catastrophes, fondée par René Thom, est une branche de la théorie des bifurcations qui a pour but de construire le modèle dynamique continu le plus simple pouvant engendrer une morphologie, donnée empiriquement, ou un ensemble de phénomènes discontinus. Plus précisément, il s’agit d’étudier qualitativement comment les solutions d’équations dépendent du nombre de paramètres qu’elles contiennent. Le terme de « catastrophe » désigne le lieu où une fonction change brusquement de forme. L’avantage de cette théorie par rapport au traitement habituel des équations différentielles est de tenir compte des fonctions comportant des singularités, c’est-à-dire des variations soudaines. Fin de citation.

Lors de cet entretien les échanges sont nombreux et particulièrement riches. Je souhaite porter à votre connaissance un passage à la coloration très particulière dans lequel René Thom en est à dire les catastrophes telles qu’ils les envisage, telles qu’il les définie. C’est à dire désastreuses mais aussi indispensables et bénéfiques en ajoutant que toute la vie repose sur l’emploi continuel de catastrophes. Il y a à cet instant de l’entretien trois interventions en partie concomitantes. Voici les deux premières et je reviendrai sur la dernière – baroque et décisive – à la toute fin de mon exposé.

Première intervention, Godart qui demande, Vous pouvez donner des exemples de… et, deuxième intervention, celle de Thom, qui fait chevaucher sa réponse sur le mot exemple prononcé par Godart. Réponse deThom Ah ben le plus simple d’entre eux – il parle de l’emploi continuel de catastrophes – Ah ben le plus simple d’entre eux étant le battement du coeur. La systole cardiaque n’étant qu’une transformation catastrophique du muscle cardiaque. Il développe puis termine cette partie de son intervention en disant que de ce point de vue il n’y a pas lieu de s’étonner que le terme de catastrophe puisse être employé dans un sens assez différent de son sens habituel.

Une question de Godart, une réponse de Thom et je rappelle que je garde pour la fin de mon propos la troisième intervention marquant ce passage…

En attendant, ce que j’essaie d’amener doucettement c’est que cet exemple de coeurs à l’unisson, voir à l’identique, de l’amour, qui se réduit là en battements de coeurs dits catastrophiques est tout à fait le genre de pivot, voire de traversée auxquels nous sommes habitués dans le champ de la psychanalyse. Pivot conceptuel du genre de celui qui fait de l’impossible un nécessaire, lequel nécessaire devant qui plus est s’entendre qui ne cesse pas.

La torsion qui s’opère ainsi pour ces termes de catastrophique, d’impossible ou bien de nécessaire se soutient de la même délinéation qu’il s’agit d’établir entre la répétition et ce qui la conditionne. La variation soudaine du catastrophique ainsi que la rupture avec l’idée convenue du répétitif de la répétition faisant planche d’appel pour toucher au radical du nécessaire de l’impossible que nous verrons un peu plus loin.

Voilà en tous cas où m’aura mené jusqu’à présent le fil de cette liane. La séparation de ce qui serait le corps de la répétition d’avec ce qui serait le plus elle d’elle-même qu’elle semble désigner. C’est ici le terme Metipsimus qui apparaît pour dire cela dans le séminaire L’éthique, je cite :

Mais « même » dérivant de metipsimus [metipsimus superlatif de metipse: le plus moi-même de moi-même] pour arriver à faire la transformation phonétique, le plus moi-même de moi-même, ce qui est au cœur de moi–même, ce qui est au-delà de moi, pour autant qu’il s’arrête au niveau de ces parois sur lesquelles on peut mettre une étiquette, cet intérieur, ce vide dont je ne sais plus s’il est à moi ou à personne, ce metipsimus, voilà ce qui sert, en français tout au moins, à désigner la notion du « même ».

Lacan avançait alors pour expliciter la chose une petite représentation imagée, un apologue, celui des deux pots de moutarde enserrant le vide. Du coup, parlant de pot et de vide, je vais maintenant me répéter en reprenant un court passage de mon intervention de janvier. Voici :

Si l’on veut me comprendre il n’y a pas d’autre choix que de me suivre dans mes signifiants disait

Lacan. Et du coup, nous le savons tous ici et je le formule ainsi, suivre Jacques Lacan c’est le Jacques-pot. À condition de s’en détacher, puisque le pot de qui que ce soit n’a d’effectivité singulière qu’à ce que chacun cesse de tourner autour de celui de l’Autre – Autre supposé plein d’un savoir motivant la ritournelle transférentielle – pour enfin réeliser, oui pour réeliser son propre pot tournant autour du vide. Fin de citation.

S’en détacher disais-je, tout comme la liane et le bambou. Cette séparation Lacan l’affine, ou tout au moins en livre une nuance, une variation, dans le séminaire L’Angoisse, en parlant de sépartition. Voici le passage ou il emploi ce terme pour la première fois. Je cite, La « sépartition » fondamentale – non pas séparation mais partition à l’intérieur – voilà ce qui se trouve, dès l’origine et dès le niveau de la pulsion orale, inscrit dans ce qui sera structuration du désir. Fin de citation.

Je voudrais à partir de là, à partir de cette représentation – la partition à l’intérieur – m’appuyer sur un fait du quotidien de l’analyste qui s’inscrit tout à fait dans l’ordre du questionnement qui m’anime. Il s’agit du toc toc toc, de la répétition des coups frappés à la porte par l’analysant, coups marquant ainsi à chaque fois son désir de se faire entendre. Avec insistance, dans et par la répétition.

C’est un drôle de truc une porte… Fut un temps où les Jésuites disaient laisser entrer chez eux chacun par sa propre porte à condition de ressortir par la leur. Ce à quoi j’avais opposé, un peu pour faire un mot, que pour l’analyste il s’agissait d’ouvrir sa porte et que l’analysant ressortait par la sienne. Je ne dirais plus forcément cela aujourd’hui. En tous cas, une chose est certaine, c’est que l’on peut, enfin que l’on devrait s’interroger à propos de l’écho venant répondre aux coups qui y sont portés à cette porte (de l’analyste).

Ces coups, répétitifs et répétés, sont la première expression, métaphore, de ce qui insiste, répétition. Et l’écho, les échos qui s’en forment, à commencer par la mise en mouvement du corps de l’analyste pour ouvrir la porte sont la marque de cette délinéation que j’avançais tout à l’heure en disant, je le rappelle, La torsion qui s’opère ainsi pour ces deux termes de catastrophique ou bien de nécessaire se soutient de la délinéation qu’il s’agit d’établir entre la répétition et ce qui la conditionne. Cette délinéation, autrement dit, c’est l’interprétation, c’est la coupure.

Car ces quelques coups il ne faut pas croire qu’ils n’ont pour seule fonction de faire que la porte s’ouvre pour pouvoir commencer la séance. Ils sont les représentants de ce qui ne cesse pas, de ce qui ne cessera jamais de frapper au coeur de la vie du patient, les effets de son automaton qu’il s’agira en quelque sorte de lui redistribuer via l’écho de son toqué.

Remarquez en passant que ce toc toc toc vous pouvez retirer un de ses composants ou bien en ajoutez quelques autres, mais il n’y en aura jamais un seul. Et pour cause.

Bref, ce toqué est, de nature, assourdissant et c’est de cela que la réponse de l’analyste ne peut qu’être, parfois, j’ouïe. Un ouïr conditionné au fait de la résonance que l’espace du cabinet permet de rendre aux coups portés. C’est dans cet espace que peut s’avérer la sépartition entre ce à quoi souscrit le répété de ces coups et l’écho qui s’en manifeste et que corporifie l’analyste en y manifestant, lui, la coupure du j’ouïe. Un j’ouïe dont l’apostrophe est rendu par l’ouverture d’une porte.

Cet écho est celui de ce qui gît au coeur du metipsimus et il figure que la seule véritable répétition est la coupure. Coche princeps qui s’avèrerait également dernière si cela était nécessaire à la révéler pour ce qu’elle est quoi qu’il en soit, à savoir unique; (de unaire: marque signifiante et qu’il lui donne la fonction de séparer le corps du sujet de la jouissance illimitée, la sienne et celle de l’Autre, et de produire une part de jouissance de corps limitée à l’objet a.).

La question se pose alors bien sûr du lien qui lie l’écho à ce qui l’aura institué. Je dis institué, pas originé, puisque là précisément se repère le fait de non-rapport. Dire le non-rapport comme illustration du lien établissant la relation entre l’écho et ce qui l’aura animé c’est dire que la répétition-coupure n’est pas le reflet de ce qui à nos yeux si je puis dire, depuis elle, serait son origine, mais qu’elle en est radicalement séparée. Elle est sans rapport avec ce que pourtant elle désigne comme étant son fondement.

Vous avez bien noté que je n’ai pas dit le non rapport sexuel moyennant quoi je gage que la plupart d’entre vous, comme moi-même lorsque j’ai échafaudé mon propos, ont franchit le pas. Comme un automatisme. De répétition n’est-ce pas ?! Il est ainsi des points où la pensée s’apparente gentiment à un réflexe. C’est à dire qu’elle opère à écraser son propre matériau. Mais le réflexe, la réponse motrice du corps par stimuli ne nécessitant pas l’intervention du symbolique n’est pas ce qui caractérise le registre du parlêtre.

Je ne peux pas ici ne pas faire un petit crochet par ce que cela désigne. Ce crochet je l’ai déjà fait dans l’émission de radio Lhommalaise du 28 janvier 2021. Je cite: Ces objets du progrès, Freud dit qu’il est facile de constater qu’ils ne rendent pas les Hommes plus heureux mais toujours plus dépendants. Il parlait déjà entre autres du téléphone… Quels sont ils désormais ces objets et quelle est la réponse qu’on leur apporte ? Et bien la solution que l’on apporte au malaise qu’ils génèrent est un nouvel objet, thérapeutique, qui a exactement la même voilure que ce qu’il est censé dissoudre. Comment s’en étonner puisque dans le registre de l’imaginaire l’homothétie est loi ?

De fait, cet outil thérapeutique ne dissout pas le malaise, il en enfle sa propre voile et le redistribue tout du long de sa marche qui se veut aussi parfaite qu’elle est en réalité forcée. Je parle là de ce que l’on appelle le comportementalisme. La pratique à travers laquelle on tente de déshabiller le sujet pour en faire un objet à l’identique de ceux qui génèrent son symptôme. C’est un tour de passe-passe qui ne dure qu’un temps. Fin de citation.

Mais pour le coup, ce n’est pas ce qui s’inscrit dans ce temps qui se répète, c’est le temps…lui-même. Un temps-lui-même, avec des tirets, dont le caractère endogène forge l’effondrement gravitationnel qui le singularise. Cet effondrement s’opère depuis et est même conditionné par la prophylaxie de la béance qui aura été proposée comme réponse au creux du metipsimus.

C’est que là est l’enjeu. Au lieu de l’impossible qu’il s’agirait de combler afin que l’écho ne puisse en témoigner. Je pense à Patrick Valas mimant Lacan, juste avant la tenue de son séminaire, disant Qu’est-ce que je suis angoissé ! et cela me ramène à son séminaire, au séminaire de Lacan sur l’angoisse, dont l’enregistrement de la première séquence manque malheureusement car j’avais pour projet de vous en faire entendre la phrase inaugurale. Une phrase courte qui est, Je vais vous parler cette année de l’angoisse. A se fier au témoignage de Patrick Valas, un de l’angoisse à entendre donc depuis l’angoisse.

C’est l’enjeu, oui, toujours, de pouvoir reconnaître notre parole écho du lieu qu’elle ne recouvre qu’à répéter l’incoordination structurelle par laquelle elle est en non rapport avec lui. C’est à ce sujet, notamment mais pas que, que Slavoj Zizek a souhaité marqué son désaccord avec Jacques-Alain Miller afin de dénoncer une position qu’il estime être totalement erronée concernant l’appréhension que celui-ci a du Réel proposé par Lacan. Zizek illustre leurs différences d’appréciation à partir de la lecture des sacrifices humains pratiqués, perpétrés, ritualisés, répétés par les Aztèques.

Zizek soutient que, contrairement à ce que dirait Miller, ceux-ci ne commerçaient pas ainsi pour faire pont avec un Réel qui leur serait indépendant et s’attirer ses grâces contingentes, mais que, au contraire, si, comme l’avançait Lacan, les sacrifices étaient pratiqués pour soutenir la quotidienneté la plus bénigne, cela indique que pour ce type de civilisation dite « pré-moderne », le Réel des cycles du retour du même à la même place, celui de l’ordre naturel, reposait sur une intervention symbolique, c’est à dire sur un rapport déjà établi avec le Réel.

Cette illustration de son désaccord avec Miller touche à ce que j’essaye de faire passer notamment par le biais de la sépartition, à savoir que la question n’est pas de savoir si les Aztèques sont en lien ou non avec le réel, mais de saisir, je dis de réeliser, ce que soutient Lacan, à savoir que le réel est une impasse de formalisation et que le rendu de cette impasse, parlant de ce qui se répète, est que le rapport qui s’établit avec le Réel est qu’il n’y en a pas d’inscriptible.

Vous pouvez tirer de cela la suite logique de l’intervention de Zizek dans laquelle il évoque l’abord binaire de la sexualisation en opposition au fondement de l’axiome lacanien, Il n’y a pas de rapport sexuel inscriptible. Mais également, ce qui fera le lien avec la courte dernière partie de ce que je vous propose, il aborde la relation du capitalisme au réel. Nous passons donc de la civilisation Aztèques – Aztèques au sujet desquels je vous conseille le merveilleux petit livre de Gérard Macé L’autre hémisphère du temps – à celle du capitalisme. De la jouissance qui s’y joue et d’un certain ensommeillement qui s’en révèle.

Quand Moctezuma – empereur Aztèque – s’est fait endormir par Cortès qui lui passa littéralement les menottes en lui faisant croire que c’était des bijoux que les dieux lui offraient, le capitalisme formalisé par Lacan dans son schéma du cinquième discours prend, lui, la forme de ces même menottes. En effet, la circulation des vecteurs que Lacan établi lorsqu’il présenta ce cinquième discours, celui dit capitaliste, en 1973 à Rome, s’apparente tout à fait aux deux cercles accotés des menottes. La même forme avec les mêmes vertus lénifiantes

Une circulation qui se caractérise par une différence radicale d’avec les quatre autres discours. Celle de ne manifester aucun impossible puisque la circulation que manifestent les vecteurs qui le formalisent ce discours ne s’interrompt, elle, d’aucune coupure. Se manifesterait là l’antithétique d’avec le discours du psychanalyste qui est que là où ce dernier s’assoit de la coupure le capitalisme, lui, s’assoit dessus.

J’ai dit se manifesterait là l’antithétique d’avec le dit-discours capitaliste, au conditionnel. N’y manque donc qu’une condition à cet antithétique. Celle que le dit-discours capitaliste en soit un de discours afin que les deux puissent être mis en opposition. Et là vous saisissez bien l’insuffisance qu’il y aurait à faire trancher la qualité de discours capitaliste ou non par le seul discours analytique qui serait alors juge et parti donc partisan comme disait Lacan.

(Tout au plus le discours analytique permet-il la reconnaissance, mais en la matière ce n’est pas suffisant). Ce qui sonne le glas du conditionnel nous le savons bien, et ce en toutes circonstances, c’est cet a-dénominateur commun qu’est le réel. De cela le dit-discours capitaliste se sustente de penser en faire fi quand l’analytique, lui, peux au moins figurer le moins phi. (la pleine accession du phallus à la symbolisation. Le phallus symbolique (moins phi) en vient alors à représenter… le désir, pour autant que celui-ci se fonde essentiellement sur le vécu d’incomplétude).

Je vais prendre au mot l’endormissement que je disais plus tôt au sujet des menottes passées à l’empereur Aztèques. Passées aux poignets comme un tour de passe-passe que je ramène au dit-discours capitaliste et à ses mots de passe, lesquels, comme nous le savons tous, nous mène en bien des occurrences au passe sans mot.

Cela, c’est le manifeste de la torsion – je ne dis pas du pivot car c’est la tension qu’elle génère qui confère son identité à la torsion – c’est le manifeste de la torsion faisant passer le S en position d’agent et le S1 au lieu de la vérité. Le dit-discours capitaliste est défini tel car ce faisant il mène au passe sans mot, c’est à dire qu’il se qualifie – ou se disqualifie, c’est selon – d’être un discours sans représentations du réel, malgré les apparences. C’est pour cela qu’en son sein le réel est désormais lui-même devenu un mot de passe employé à toutes les sauces intellectuelles et médiatiques – ce qui est désormais indissociable – comme une réalité augmentée ouvrant toutes les portes en touchant, graal du graal, au passe sans mot.

On peut toujours présenter alors l’objection qu’il reste le temps, l’espace du sommeil pour y contrevenir. Certes, mais je vais pourtant, d’une touche, d’un mot, d’un mot qui la encore fait passe, tenter de vous faire saisir combien même le sommeil aura été investi, c’est le cas de le dire, par ce dit-discours. Ce mot, comme annoncé, est insomnie. Et la petite information que je vais avancer maintenant permettra de saisir que son catégoriel est désormais passé au catégorique sans que personne n’y ait vu que du feu. Je ne parle pas du feu froid du réel, mais bien de celui, consommé, de la jouissance consumante.

Le catégorique actuel d’insomnie c’est le simple fait que tout le monde sait ce que c’est. Cela s’impose, sans discussion. Or les évidences font le consensus et nous avons là l’une des figures de ce que j’appelle la prophylaxie de la béance. Mais, autre démarche, même si l’on en aura jamais fini avec le Zuydersee, si l’on va au contraire dans le sens d’évider l’évidence qui revient à dire qu’une insomnie c’est cette anomalie douloureuse qui consiste à se réveiller au beau milieu de la nuit et à ne pas parvenir à se rendormir avant de longues heures et bien si l’on cherche à ouvrir cela on peut rencontrer le livre de Roger Ekirch, La grande transformation du sommeil aux éditions Amsterdam.

Il s’y révèle que, avant les réaménagements du quotidien dus à la révolution industrielle, le sommeil d’un bloc tel que nous le concevons actuellement comme la chose la plus naturelle qui soit n’était pas du tout la référence. Je cite Il y avait une autre forme de sommeil autrefois commune. Une heure, ou plus, d’éveil interrompait au milieu de la nuit le repos de la plupart des habitants de l’Europe occidental, et non pas seulement celui des bergers et des bûcherons amateurs de siestes. Les membres de chaque foyer quittaient le lit pour uriner, fumer un peu de tabac ou encore rendre visite à leurs voisins. De nombreuses personnes restaient au lit et faisaient l’amour, priaient ou, plus important encore, méditaient au contenu des rêves qui précédaient ordinairement ce réveil au terme de leur premier sommeil. Fin de citation.

Je ne sais pas si c’était mieux avant et je ne sais pas si qui que ce soit est qualifié pour dire que c’est pire maintenant. Mais il y avait en tous cas alors un trou – battement catastrophe du coeur de la nuit – un trou qui n’était pas un trouble et en tous cas pas alors estampillé trouble du sommeil. L’usage qui en était fait, littéralement sa jouissance, fait contrepoint contradictoire insupportable à la jouissance typifiée du discours à la chaîne. Je ne parle bien évidemment pas de la chaîne signifiante telle que nous l’envisageons mais du dit-discours enchaîné à la torsion qui le détermine et qui le marque d’imaginer se soutenir d’être sans coupure.

À une époque assez lointaine où je n’avais pas encore vraiment eu vent des fondamentaux – je pense au tore notamment – auxquels nous avons à faire en tant qu’analystes ou en tant qu’intéressés à la chose inconsciente et devant m’adresser à des non analystes, j’avais illustré et redistribué ainsi la question de la répétition. Je cite

L’œil du cyclone est le centre géographique du phénomène où, après que les premiers vents furieux sont passés, les vents calmes les ont remplacés. Éphémère répit où chacun sait l’inéluctable d’une nouvelle séquence de vents déchaînés à devoir souffrir.

Il est le lieu d’un mi-temps que l’Histoire nous sert entre chacun de ses plats. Le banquet se prolonge à discrétion et, à l’endroit des digestions successives propres au registre historique, dans l’entre-pire, les opportunités de variations s’orientent indéfectiblement vers la répétition.

C’est ainsi qu’au moment de sortir de l’œil du cyclone, l’Homme a toujours opposé, avec une application obstinée, un refus radical aux opportunités de prendre à la main une rampe habilitée à le mener hors ce champ de la répétition. Rampe qui lui en aurait donné la possibilité par la reconnaissance des empreintes de ses propres pas, situées sur un chemin qu’il n’a pas encore parcouru.

L’inévitable, qui fait le pire, n’est donc pas le perpétuel retour des vents de l’Histoire, mais la non reconnaissance d’une trace à l’endroit – si je puis dire – de l’envers du décor. Seules sont repérables par l’Homme, au lieu où alors il s’évanouit, les coordonnées de la réussite de cet échec qui fait la veine de son humanité. Dans le film «Aguirre ou la colère de Dieu » par exemple. Fin de citation. Lequel Aguirre, je le précise, aura manqué de croiser les Aztèques à une petite vingtaine d’année près.

Du coeur de la nuit à l’oeil du cyclone j’en viens maintenant à conclure ce parcours en fixant comme cela trois petits points venant piquer en triangle les miroitements répétés du non-rapport sexuel inscriptible.

Première aiguille, celle de Dave Stewart. Il fut le compositeur et guitariste du groupe Eurythmics dans les années 80. En 1991 je l’ai vu en concert avec son nouveau groupe, Dave Stewart and the spirituals cow-boys, interpréter la chanson Diamonds avenue. Outre qu’il y évoque des figures de politiques et de communicants qui nous ramènent aux questions de la répétitions, du temps-lui-même ou encore de la jouissance capitaliste, je cite I saw Thatcher and Murdoch, those twins of confusing pay Satchi and Satchi to keep up, their little illusions, outre cela donc il avance avec comme refrain pour étendard,

Oh the mysteries, that are discussed in the beds of the kings and queens,

Oh the misery, well it brings you down, like a recurring dream.

Oui, quels sont donc les mystères qui se parle dans le lit du symbolique, comme une lettre voilée ? Mystère de la relation sexuelle qui ne se soutient que du non rapport inscriptible. Lequel, à être considéré par le bas peuple comme un résolvable non résolu, s’épand sur lui en misère de destiné. En réponse à laquelle il souhaite que son désir trouve un écho, désir formulé par ce rêve qui revient présenter le même que lui.

La deuxième aiguille est celle qui va nous permettre de faire retour sur l’échange entre Godart et Thom. Je parlais de trois interventions concomitantes. Pour rappel, Godart demande à Thom si celui-ci peut donner un exemple de catastrophe puis Thom qui lui coupe la parole et explicite le fait du battement de coeur.

Il se passe alors une troisième intervention de l’ordre du subliminal. Il s’agit de ces transpositions écrites en simultané que l’on trouve sur Youtube et dont les approximations, le plus souvent sur un mot, sont dûes à la mauvaise audition, disons ça comme cela, du logiciel de traduction. Subliminal celle qui nous intéresse puisque bien moins d’une seconde mais je vous prie de croire que ce n’est pas tombé… dans l’oeil d’un sourd. Avant de vous livrer la phrase qui apparaît l’esp d’un laps, et bien, suivant la formule consacrée, je demanderais aux parents de bien vouloir éloigner les enfants qui se trouvent près du poste qui diffuse cette émission ce afin d‘épargner leurs chastes oreilles

Voici la phrase, Qu’ils aillent tous se faire enculer.!! Ce serait une catastrophe si ils allaient se faire tous enculer.?? Répétition, jouissance, catastrophe et non rapport sexuel inscriptible disions-nous… Je vais directement au point où cette saillie nous amène, à savoir que ces tous qui sont évoqués sont promis à quoi sinon au catastrophique du père de la horde dont l’ordre en vigueur est Tous pour un. Oui, mais bien évidemment ici pas dans le sens où l’entendaient les mousquetaires. Vouloir restaurer en l’inscrivant subrepticement la jouissance du père de la horde c’est avouer que la redistribution qui s’en est faite jusque là s’accompagne d’un non résolu en tant qu’insupporté, concernant le lien entre jouissance, culpabilité et impossible.

Troisième et dernière aiguille. En 1991 je suis allé voir le film The adjuster de Atom Egoyan avec des amis dans une salle de cinéma vers la place de Clichy. La scène à laquelle nous assistons est celle ou des protagonistes du film sont eux-mêmes dans une salle de projection. Leur travail est de censurer des films pornographiques en cliquant sur des moniteurs afin de marquer les scènes devant être coupées.

Au beau milieu de cette séquence, l’écran de la salle où nous nous trouvons devient blanc et quelques secondes plus tard la lumière s’allume. Que s’est-il passé ? La pellicule s’est rompue, coupure, et il nous sera signifié après un long moment que la séance ne reprendra pas. A t elle jamais commencé, s’est-elle jamais arrêtée ? Je parle bien entendu de la chose que ne saisit ni la censure ni la coupure. (a)

Ces trois pointes, en pointe de ce que j’ai déroulé ce soir, nous permettent de faire rapport entre d’une part

ce qui se jouit dans la répétition.

À savoir, via le symptôme, la figuration d’une possible représentation, non figée, de l’impossible. Autrement dit, évolution, le coupable peut enfin être coupé. (citation Valas culpabilité)

– et ce qui se répète dans la jouissance.

À constater, l’impuissance même à accéder à une représentation de l’impossible. Autrement dit, pas même d’accès à la coupure.

Je pourrais commencer ma phrase de conclusion par Au risque de la répétition.

Mais, suite à l’expérience du transfert, je ne préférai la formule Au pari de l’entente.

Au pari de l’entente donc,

le nécessaire de ce que j’ouïe de tout cela,

c’est de savoir m’en ré-jouir.

Jean-Thibaut Fouletier

Die, le 15/10/2023