Place Analytique : A propos de Signorelli

Cet article peut être consulté aux rubriques Vidéo et Audio.

Paris, le 03/04/2019

Le texte qui va suivre ces quelques lignes a été présenté lors de la première séance de travail de Place Analytique. Ce qui fera peut-être de lui de lui un lieu inaugural. Je l’ai écrit, comme cela m’a été demandé, dans l’optique de pouvoir ensuite élaborer un échange à partir ce que j’y place – tous ceux qui étaient présents auront eu à en soutenir le sujet -, lié à Signorelli tel que j’en ouvre ce que je dis être sa fermeture dans mon livre « Signorellli, de l’oùbli du nom au Nom dupé », ainsi qu’aux développements que nous aura proposé Andrea Dell’Uomo sur la localisation de l’inconscient dans le nœud borroméen.

L’une des participantes aux échanges releva à juste titre que le mot « suture » pouvait être désigné comme le terme marquant de notre soirée. Soirée durant laquelle fut posée aux deux intervenants la question, forgée au fur et à mesure de sa formulation, de ce qu’il y aurait à saisir, dans leurs présentations, du sujet s’établissant du rapport entre leur psychanalyse personnelle et, mettons, les conceptualisations qui, à partir de là, en ressortent.

J’ai alors souligné pour ma part que l’orientation de la réponse était désignée par la posture qu’avait tenue Freud situant en grande partie son sujet , insaisissable, à preuve d’encore devoir être questionné, au lieu de son travail, entre son auto-analyse et l’établissement de ses concepts. Via Signorelli par exemple.

Un Signorelli, pour y revenir, qu’à l’entame de ce qui a précédé ma présentation, en quelques mots, j’ai souligné être un « nom du Père ». A entendre « intouchable » au titre de ce que cela pourrait – conditionnel – y aller mal pour ceux qui s’y risqueraient. Ce que je fais.

J’y appuie à nouveau et vous le retrouverez dans le texte ci-dessous : ce qui dans mon livre s’inscrit – pas pour rien – d’une phrase manuscrite, se situe au lieu qui fait réponse à la question dite plus haut. Le lieu de la possible suture. Prophylaxie de la béance…

Ceux qui iront, dans mon livre, à la rencontre de cette phrase, déposée comme  » à la volée » en référence au ministre dans le conte de Poe, passeront de l’inaperçu à son souvenir.

Mais jusqu’à présent ne peut que se constater que « ceux qui ont su turent ce qu’ils surent ».

Silence noué,refoulement, à dépasser en supportant le lieu, inaugural, du survenir.

A ne pas oùblier…

JTF

 

icone PDF

Texte Pdf

Paris, le 02/04/2019

 » Rien n’aura eu lieu que le lieu. »

Mallarmé

« Nous sommes ce lieu. »

Jean-Louis Baudry *

Place Analytique :

Lorsque m’est parvenue la déclaration d’activité de Place analytique je l’ai lue, puis relue. Une relecture qui s’est faite quelques jours plus tard et qui a pris cette tournure de me voir l’aborder naturellement presque comme un syllabaire. Les mots qui s’en seront alors détachés, espace, place, situation, inconscient, lieu, venant rendre compte d’une ligne sur laquelle j’allais devoir ou non prendre position.

Une ligne qui me ramena alors 25 années en arrière lorsque participant à mon premier cours de Taï Chi je m’interrogeais sur l’apparence coercitive et totalisante de cette pratique à la vue de corps apparemment astreints aux mêmes gestes. Interrogation à laquelle je me donnais alors comme réponse ce constat de mon corps ressenti comme un nouveau lieu via l’abord d’un nouvel espace et cela de façon presque aussi tout à fait singulière que famillionnaire. Une ligne pour y revenir qui pour se donner à lire comme étant en apparence celle du parti se révélerait être un lieu pour autant que je m’accorderai à le soutenir.

Je reviens maintenant à la ligne relevée au sujet de Place Analytique, que je disais donc être celle sur laquelle j’allais devoir, ou non, prendre position d’accord. J’ai brièvement évoqué lors de notre première rencontre ceci qui pour ma part pourra faire office de credo. Petit détour par la béquille étymologique. Si la situation, ou l’assiette, ou l’assise pour ce qui nous concerne, ressortent de la manière d’être situé alors que la position, elle, qualifie le lieu qui réceptionne cette manière d’être, alors je m’accorde à ce qui s’avance être un lieu, Place Analytique, de ne le tenir pour tel qu’à ce qu’il satisfasse à supporter mes manières jusqu’à ce qu’elles souffrent livrer de ma position, de mon lieu. Et ce jusqu’au nom-lieu. Signorelli par exemple.

Signorelli :

Tout a été dit sur Signorelli, je veux dire rien que je puisse ajouter dans le registre du nécessaire triturage des lettres, des syllabes, des noms et des représentations qui font son corpus dans notre champ. Mais c’est ce « Tout » de ce qui a été dit qui spécifie mon penchant à ce sujet. Celui qu’exprime Godart, touchant là, comme souvent dans ses interventions, au caractère comique du tragique, à sa pointe donc, Godart citant Peguy (1) : « Nous n’avions que du livre à mettre dans du livre« . L’auto validation de la chapelle via l’ingestion du soleil vert (2). En entreprise on appelle cela la certification, prompte à user sans fin des mêmes termes, mettant ainsi un terme couru d’avance à la possibilité de leur conférer une portée autre.

Comment alors, théorie des ensembles, pouvais-je livrer un livre vide de livres mais pas de lui-même ? Et bien de ce que, comme le dit abruptement le personnage d’Elias dans la série Kaamelott, « Y’a toujours au moins deux solutions à un problème » (3). En l’occurrence, tout d’abord, la réponse est arrivée de ce que la question ne se soit pas posée. Et ensuite de ce que cette réponse se supporte de l’écriture manuscrite. Je m’explique. J’ai commencé l’écriture de Signorelli, de l’oùbli du nom au Nom dupé (4) après avoir posé une question à propos des termes Herr et Elie lors d’une séance de cartel sur le séminaire « Les formations de l’inconscient », en 2010. La réponse qui me fut donnée ne m’a pas permis de faire se taire l’insistance de l’écho sonnant à mon oreille.

Le travail d’écriture a donc commencé là. Sans jamais avoir la moindre idée de ce qui allait suivre j’ai suivi la ligne impulsée par mon repérage. Un cheminement parfois extrêmement désagréable, que je redistribue sans la moindre coupure puisque ce sont les moindres des éléments le composant, au même titre que les plus massifs, lapsus calami compris, qui m’auront mené jusqu’au point… de devoir suspendre mon geste quelques instants pour réaliser la phrase que j’allais devoir écrire… et que j’ai donc choisis d’inscrire manuscrite dans mon livre.

Manuscrite sans doute comme un rappel, au moins à mon intention, du destin promis au ministre dans « La lettre volée » en cas d’engourdissement total de sa part vis à vis de la lettre au regard de l’enjeu le concernant. Quoi qu’il en soit, si je ne livre pas ici la teneur de cette phrase j’en relève la dimension. Celle introduite, je le répète, par son caractère manuscrit, pour indiquer combien ce qu’elle supporte est hors champs du maniement, habilité, d’être habile, des lettres S-I-G-N-O-R-E-L-L-I, et n’aura, précisément de ce fait, pu être su jusqu’à présent. Ce qui n’aura empêché que cela soit connu de tous c’est à dire placé à la portée de quiconque.

Dit encore autrement, à l’instar de ce que dans « La lettre volée » la police représente le champ définitivement borné de la raison et le ministre celui d’un alanguissement possiblement fatal pour lui, mais également dans la veine de Parrhasios peignant un voile non dévoilé tel, jusqu’à temps que, je succède – je souligne la bivalence du terme – je succède à inscrire Signorelli en tant que nom \-/utre qui n’aura jusqu’à présent jamais été considéré ainsi. Extraction d’un nouveau lieu figuré par l’accent placé sur le « où » de « oùbli du nom ». Signorelli inscrit comme jamais jusqu’à présent disais-je, ce qui me ramène au « Chaque chose en son temps » que me fit entendre Serge Leclaire.

Dasein et Noeud Borroméen :

C’est d’ailleurs en pensant à la saillie que Lacan lui avait un jour adressée « Manges ton Dasein » en référence au conte de Poe, que m’est venu le constat suivant par lequel j’ introduis mon livre : « C’est sans alternative, l’ingestion du DASEIN nécessite d’y avoir mis DV-SIEN« . Un biais particulier pour soutenir via le jeu des lettres soutenant celui des mots, puisque en lettres majuscules DASEIN et DV-SIEN sont parfaits anagrammes l’un de l’autre, pour soutenir donc le dépôt nécessaire que « l’être-là » aura à manifester pour établir son rapport au désêtre. C’est-à-dire pour manifester qu’il n’y touchera qu’à Réeliser d’y manquer. Une dis-jonction que peut nous permettre d’appréhender de façon latérale le nœud borroméen.

En l’occurence, « Y mettre DV-SIEN » résume l’esprit du pacte qui lia les trois illustres familles italiennes, pacte symbolisé par l’anneau borroméen, dont l’usage de mise au doigt transposé au noeud du même nom par Lacan détermina dans notre champ un usage qui nous donne toujours et encore matière à réflexion. Une « réflexion » que je me cantonne ce soir à aborder sous l’angle le plus réduit possible. Celui du « retour à ». Je retourne donc à l’alliance. Je pense ici à Luis Rego intervenant dans l’émission radiophonique « Le tribunal des flagrants délires » (5) en tant qu’avocat et qui, pour défendre son client du jour, décrivit la journée éclairée d’un parfait fasciste en prônant, entre autres joyeusetés, cette valeur sûre qui consiste à être tous unis contre tous les autres.

Slogan parfait pour ouvrir à cette remarque, simple, que je me contente d’introduire afin que vous puissiez à votre main la prolonger des incidences que vous voudrez : si concernant les trois nobles familles alliance vitale il y a eu, reste, à terme, que le noeud borroméen… n’est aucunement ni sforzien ni viscontien.

Oui, incongruité de ce presque rien… pétri tout de même de deux « DV-SIEN » passé à l’as – l’as de l’Être pour revenir au DASEIN. Un presque rien qui n’est pas rien, donc, pour souligner combien malgré la richesse des espaces de travail que nous offre le nœud borroméen, son nom, comme tout nom, peut également ne tenir lieu que d’acquis mutique, expression de l’oubli, qui nous nouera confortablement au lieu de l’évidente évidence en tant qu’elle fait bouchon à l’évidement. Bouchon que je pousse maintenant jusqu’au

Zuiderzee :

Le Zuiderzee… »Nous n’en aurons jamais fini avec l’assèchement du Zuiderzee ». L’une des images de Freud les plus marquantes et de ce fait l’une des plus communément admise et partagée pour évoquer le puits sans fond que représente, disons, le rapport travaillé à l’inconscient. Mais cette unanimité indiscutable et satisfaisante – comme souvent principalement satisfaisante d’être surtout indiscutée – illustre parfaitement ce que supporte de sens ce titre des Pink Floyd, « Comfortably Numb » (6), dont j’extrais cette phrase : « Your lips move but I can’t ear what you’re saying ». « Comfortably Numb » à traduire par « Confortablement engourdi » – retour au ministre.

Alors pour rendre un tant soit peu d’entendement à nos oreilles lorsque les lèvres de Freud parlent de l’assèchement du Zuiderzee, et pour éviter qu’elles ne deviennent muettes, ces lèvres, puisque de Numb à Dumb il n’y a qu’un pas – qui nous ramène à celui de Calais – il s’agirait peut-être de rappeler que son image, celle de cette mer du sud du nord, fait échos aux inondations survenues le jour de la sainte Julienne, le 14 décembre 1287, inondations qui provoquèrent… la mort de 80000 personnes. L’assèchement du Zuiderzee, au pied de la lettre, c’est aller à la rencontre de l’infinitude de ce corps perdu de ne jamais avoir été conquis.

J’entends, ici, l’écho de Das Ding ! Das Ding, dite encore la « Crachose » (7) par Lacan, que j’aborde par ce qu’évoque sa prononciation en français, une cloche, laquelle, par son son, Ding donc, de La Chose en bat le rappel de ne pouvoir la nommer. Un inHommable (8) illustré par l’anecdote suivante.

Très peu de temps après la mort du gendarme Arnaud Beltrame le 24 mars 2018 à Trèbes une donnée était disponible, qui pour confidentielle qu’elle ait pu être à l’époque se trouve désormais à la portée du premier internaute venu. De quoi s’agit-il ? De ceci que sept mois avant les faits, le père du gendarme est parti en mer en laissant une lettre à la capitainerie du port annonçant son suicide et, de fait, le bateau fut effectivement retrouvé vide. Six mois plus tard un pêcheur ramena dans ses filets – évidement du Zuiderzee – ce que Arnaud Beltrame dut identifier comme étant le corps de son père – que je dis moi être l’inHommable – et qui fut enterré une semaine avant que le fils ne meurt.

A cet inHommable deux premiers échos. Le premier, hors les filets du pêcheur, celui tenu par les mailles du filet de la prédation communautaire médiatique qui norment la béatification du fils consacré. Et le second, celui du tressage du Réel, maillé par le nouage des contingences où échouent à corps perdus les sacréfils.

Alors, pour contribuer à ce que le nom Zuiderzee ne s’assèche pas trop je vais le tamponner en soulignant que Freud a tracé la voie d’un troisième écho, qui fut l’une des étapes de l’écriture de mon livre, et que je vais faire sonner en italien. C’est à dire dans la langue de celui qui en 1898 délivra Freud de son oubli en y déposant le nom de Signorelli. Avant cela, précision, Freud évoqua le Zuiderzee en janvier 1910 dans une lettre adressée à Ferenczi. C’est à dire 12 ans après l’évènement Signorelli, sa dé-nomination. L’écho qui me revient, donc, est que l’ingénieur qui réalisa l’assèchement du Zuiderzee aura eu pour nom Lely, soit, en italien, SIGNOR LELY.

Retour insistant à Signorelli dans l’après-coup de ce que j’aborde non plus uniquement comme le nom d’un oubli, celui de 1898, mais de ce que je désignerai par la suite, dans mon écrit, être celui de l’oùbli, avec un accent sur le où, c’est à dire toujours et encore en tant que représentant d’un lieu \/utre (9) et incompressible garantissant la possibilité d’accès au nHommé. Lequel accès pourra par exemple se manifester de silence. De celui dont un jour me fit don

Liliane Abensour :

Liliane Abensour, qui est morte le 19 août 2011, d’une phrase, a suscité mon admiration éternelle. Elle était membre de la SPP et une personnalité marquante de l’Association de Santé Mentale du 13ème arrondissement, à Paris. Après m’avoir observé un jour au jardin du Luxembourg elle me demanda de lui donner des cours de Taï Chi. Je lui donnais donc des leçons particulières. Mais de temps à autres il lui arrivait de venir à des cours collectifs sur la pointe de l’Île Saint Louis le samedi matin. J’appréciais énormément la densité de sa présence et son accroche à la découverte des mouvements. Elle ne connaissait pas les autre élèves. Un jour pourtant elle intervint dans les circonstances suivantes.

Alors qu’avant le cours, une élève, la seule évoluant dans le registre du débordement intempestif, s’épanchait, abominablement condescendante et satisfaite, sur le fait qu’elle devait tout de même reconnaitre, bien qu’étant d’un certain bord politique, que c’était une mairie de l’autre bord qui lui avait permis d’obtenir son appartement, Liliane Abensour intervint pour prononcer ces mots, « On peut être dans un rapport à la politique autre que la demande« .

Indépendamment de leur sens je fus… – je dois dire là que les mots ne manquent pas de me manquer – je fus, disons, transporté au lieu où ses paroles en tant qu’à venir et non encore prononcées avaient créées par anticipation l’effet de leur inscription singulière, soit, la tessiture du silence par lequel elles purent se déployer singulièrement.

Si cela que je décris peut s’apparenter à de la transmutation, pourquoi pas, je le redistribuerais toutefois plus prosaïquement dans la perspective d’un passage du rapport prédatif, celui de la valeur ajoutée, au temps de la suspension, celle de la valeur ajournée, pour parvenir à l’ouverture, subreptice, de la valeur ajourée. Ouverture qui m’amène maintenant à évoquer la

La jouissance des Ambassadeurs :

L’un des chapitre de mon livre à pour titre « Prophylaxie de la béance » où s’évoque comment, en réponse à la béance insoutenable siégeant au lieu de la parole, vient faire office de réponse la politique perpétuelle et univoque du comblement. Ce chapitre prend place dans le texte « Le lieu de la question » qui a pour corps l’analyse de trois cas de torture au titre de ce que, je cite « …le corps investi par la torture, ce corps failli, est forteresse assiégée au motif de recéler la cause des causes, est ouvert et traversé au nom du blasphème des blasphème, consubstantiel au péché sans doute mais en sa matière qualifié par un originel au tonneau plus prometteur, celui de souffrir la béance. Et d’en retour se voir conféré le pouvoir de la combler ».

Trois cas de torture donc. L’un en Italie, au 17ème siècle, un autre extrait de la mythologie grec, le mythe de Marsyas et enfin le dernier évoquant le Lingchi de Chine qui était pratiqué pour l’exécution de condamnés à mort. Lingchi, soit dit en passant, par lequel apparaît que celui qui subit l’horrible sort de sa découpe, à vif, passe du statut de coupable à celui de coupé, à traduire sujet barré dans notre langue.

Voici un extrait, orienté, de ce cas de Chine : « nous allons commencer par inscrire l’idéogramme représentant le mot Chine et représentation de l’Empire du milieu, l’idéogramme est un rectangle horizontal barré par un trait vertical. Nous en serions de cet empire, à suivre nos canons, situés à la périphérie sinon à l’extérieur et c’est bien là le point, central, à considérer maintenant. Nous parlons là de langage et d’écriture et il n’est pas neutre que l’inscription représentative d’un pays, son scripturaire en quelque sorte, se fasse par ce que nous pourrions qualifier d’être un trait d’esprit, nous permettant même d’en redoubler l’effet de trait puisque de trait d’archer il s’agit, cet idéogramme étant littéralement la représentation de l’expression « En plein dans le mille », soit le trait de l’archer touchant au but. Trait d’esprit donc puisque inscrire par l’écrit que la langue touche au but dès l’origine revient à mettre une main définitive sur le langage, à en faire sa propriété en en privant d’usage, mais pas d’effets, qui s’en trouverait placé à l’extérieur. En d’autres termes, il est ainsi permis de porter un regard nouveau sur le fait que ce qui fut un temps communément nommé communisme chinois trouverait son meilleur appui dans une privatisation du langage« .

Bien. Après ces chinoiseries faisons maintenant un saut pour rejoindre l’année 1973, celle du premier choc pétrolier. Mais aussi celle où, à la suite des 4 discours mathèmisés, Lacan en présenta un 5ème, le discours capitaliste, qui avait cette particularité… de discours n’en n’être pas un, à la lecture des précédents, en ceci que, dans la circulation du mouvement reliant les uns aux autres les termes le composant, aucun impossible n’apparaisse. Aucune limite. Contrairement à ce que propose au regard du spectateur le tableau « Les Ambassadeurs » de Hans Holbein. Pour le coup je n’y reviens pas chacun ici connaissant l’affaire – la chapelle n’a pas que des inconvénients…

J’ai écrit un texte à ce sujet à partir d’une image publicitaire qui m’a été transmise en ces termes : « Ça pourra peut-être t’intéresser » (10). Le piquant de la chose étant que rien n’indiquait à celle qui fit office de courroie de transmission que cela m’intéresserait dans l’orientation que suit. C’était une publicité signalant la conférence d’un philosophe actuel et mondain, publicité exprimée dans l’exaltation de tous les attributs de la connaissance. Avec les mêmes éléments que ceux présentés dans le tableau d’Holbein près de cinq siècles auparavant mais sans les modérations que peuvent y apporter les vanitas ni le tranchant calibré par l’anamorphose. C’est-à-dire, et ce fut le sujet de mon travail, une publicité de la complétude, affichée décomplexée, du discours-circuit qui s’y manifeste d’exhaler ses majestueuses Suffisances.

Quelques mois après avoir terminé ce texte j’écrivais son pendant à partir du constat qu’il n’y avait plus de représentation, ou plus exactement plus d’expression de la tradition de représentation, en peinture, des représentants politiques (11). Ce pas pour rien. Petite anecdote à ce sujet, au moment de ponctuer ce travail j’eus un échange avec un ami cinéaste qui avait tourné une scène de son film à l’Elysée (12). Je lui parlais de mon texte et lui disais avoir remarqué lors de la projection, des portraits plein pied des anciens présidents de la Vème République au premier étage du palais présidentiel. Ce qui allait à l’encontre de la réflexion sur laquelle je m’appuyais. Amusé il me dit que dans la semaine qui avait suivi le tournage, la femme de l’actuel Président les avait fait enlever.

Ceci posé pour en revenir à ce que je dis être une marque de l’impuissance à pouvoir représenter l’impossible au travers de ces quelques lignes que j’avais écrites alors à propos de ce que nous pourrions qualifier d’être la jouissance des Ambassadeurs :

 » Si l’ambassade est le lieu d’une parole portée, il s’agirait pour celui qui y officie, l’ambassadeur, de se poster à la hauteur de ce reste qui ne cesse de choir du texte pour en représenter le corps manqué via le message. Quand les représentants de ce singulier se défaussent de l’éthique qui en ressort, les atours de la satisfaction cynique s’en parent. Autrement dit, ils s’emparent de ces ambassadeurs de peu et la norme qui frise alors le style de ceux-ci les profile, qui ne le sait, embarrasseurs de parole vive tout autant qu’embrasseurs de parole morte.

Autrement dit, si les discours actuels en vogue, univoques, se manifestent d’avoir pour rampe l’inimpossible, c’est par là qu’ils choient mécaniquement dans le registre de l’impuissance qui s’en dénote. Celle de ne pouvoir même nommer l’impossible à partir de la reconnaissance duquel s’étaie pourtant l’indice minimum de fiabilité de la moindre parole du discourant, de se reconnaître en réalité être discouré. Impuissance qui a cette conséquence directe pour lui, le discourant, de tourner en rond sans pour autant faire révolution, abord de l’entropie où la fermeture parfaite devient à la longue une occlusion fatale de créer ainsi les condition de l’effondrement gravitationnel du discours qui l’intègre.

Conclusion :

Nous voilà rendus à la croisée des discours, croisée qui se manifeste, de toujours, être d’ouverture ou bien de fermeture. L’une des manifestation du « Tout est possible » est bien entendu repérable dans le champ du scientifique. Ce à l’encontre de quoi je sors la carte de Freud et de son rêve de l’injection faite à Irma, rêve dans lequel apparaît la formule de la triméthylamine pour soutenir dans toute la rigueur de son écriture l’incompressible du désir. Incompressible qui peut également se traduire depuis lors par le rapport menant de l’injection à l’injonction.

Plus récemment, autre type d’injonction, par exemple, se soumettre à la peur exquise de la toute puissance des algorithmes. Je développe dans un chapitre nommé « Boîte à lettres » combien cela repose sur le vœu même des effarouchés, vœu qui s’alimente entre autres, à leur insu, de l’homophonie avec le mot « rythme », avec un Y, et ce notamment dans le domaine du trading dit algoritmique. Algoritméen aurait ainsi aussi bien fait l’affaire.

Mais que voulez-vous, si les intelligents colportent la morale satisfaisante et confortable que l’imbécile regarde le doigt quand le sage désigne la lune c’est sans aucun doute de ne surtout pas vouloir savoir que le sage n’a que ce regard unbécile comme ouverture qui s’offre à lui. D’où peut se dire qu’il n’y a bien que les gens intelligents pour croire qu’on entend moins bien avec des oreilles d’âne

C’est en substance ce que soutint en 1989 Marie Moscovici dans son livre « L’ombre de l’objet », qui a pour sous-titre Sur l’inactualité de la psychanalyse, inactualité devant évidemment, pour elle, être revendiquée comme telle et dont elle tire, parmi de nombreux autres, le fil suivant : « La psychanalyse a ses limites, elle ne peut rendre compte de tout et encore moins tout faire. Humilité qui appellerait peut-être un consentement plus foncièrement blessant pour les psychanalystes que l’attaque, manifestement si bien acceptée, qui de toutes parts exige de cette discipline un remaniement fondamental, voire un reniement de son noyau essentiel pour devenir, au goût du jour, pratiques et théorie des « nouvelles pathologies ».

Voici maintenant le terme de mon intervention. Je vous en propose l’ouverture suivante. Comme toutes les chapelles, toujours attentives à alimenter la querelle censée conférer à chacune son identité dans un rapport discret à celle des autres, chaque époque recèle des expressions qui lui sont propres. Marqueurs de la pensée alors uniment soutenable. Vous ne pourrez par exemple écouter une matinale de France Culture, où viendra s’exprimer un universitaire, sans entendre à chaque minute la tournure « un certain nombre de… » sur laquelle s’appuiera le plus tangible de la démonstration en cours, c’est-à-dire sur une quantification volatile faisant office de butée commune. Ou bien encore le mot « réel », queue de comète évidée de son non-sens, puisque la plupart du temps prononcé comme une simple réalité, augmentée, intellectuellement, d’une majuscule qui lui permettrait de se conjoindre au Réel défini par Lacan sans se soumettre à ses effets (13).

Et puis, explicite, à mes yeux, parmi toutes, cette tournure qu’il est de bon ton, dans certain milieu de prononcer en anglais et qui, tout en supportant, masquée, la fine fleur du savoir faire managérial – pousser l’interlocuteur à se livrer sans fin et à valeur perdue, un pousse au crime par oubli de soi – illustre surtout combien ceux qui la prononcent, sous couvert de maîtrise, dévoilent leur soumission aux effets du signifiants. Cette expression dite sur un ton distancié mâtiné de dédain est « So what…? ». Un « Et alors…? », qui est littéralement à entendre « Quoi, ou Qui à cette heure ? » et qui finalemement recoupe cette interrogation «  veut il en venir ? »… Laquelle désigne que ce dont il est question, c’est-à-dire ce « il » dont il est réponse, c’est le sujet, puisque le sujet c’est le sujet en tant qu’il ne peut que, sans cesse, « vouloir en venir à ». A un lieu bien entendu, retour à Mallarmé, le lieu incompressible de ce qui le définit lui-même, le sujet, d’être insaisissable.

Et puisque je me suis permis ce soir de faire courir le sujet de mon livre sans en révéler le semblant, je le soutiens devant vous une dernière fois, de cette simple formule possiblement résolutive, de cette énigme quoi : « Autant que le Nom de Signorelli a git, et Ô combien, qu’il se déploie ce sujet dans l’après-coup permanent et syncopé de son miroitement afin que les édiles psychanalystes puissent, aux dits, accorder sources, à de nouvelles aventures ».

Jean-Thibaut Fouletier

Paris, le 02-04-2019

*Cette citation ouvre le dernier chapitre du livre de Marie Moscovici « L’ombre de l’objet ». Le titre de ce chapitre est « Après-coup où l’oubli dans la mémoire ».

(1) Interview 1 :https://www.youtube.com/watch?v=_l-uKzP4TCM&t=1s

Interview 2 : https://www.youtube.com/watch?v=3nN1EuVriEA

(2) Le soleil vert : http://www.objectif-cinema.com/spip.php?article4130

(3) Kaamelott, La potion de fécondité 2 : http://www.anniew.com/kaamelott-livre-3-episode-70-la-potion-de-fecondite-ii_a25f23f84.html

(4) Présentation du livre : http://tybolt.fr/signorelli-de-loubli-du-nom-au-nom-dupe-2/

(5) Tribunal des flagrants délires : https://www.youtube.com/watch?v=hH4ixnKM0cY

(6) Pink Floyd, Comfortably Numb : https://www.youtube.com/watch?v=fjhAXTV_Pd4

(7) La crachose : http://www.valas.fr/Daniel-Pendanx-Lointain-souvenir-de-la-structure,301

(8) Terme venant du texte « Je ne suis pas de ceux qui ». Extrait : http://tybolt.fr/je-ne-suis-pas-de-ceux-qui-extraits/

(9) Terme venant du texte « Je ne suis pas de ceux qui ». Extrait : http://tybolt.fr/je-ne-suis-pas-de-ceux-qui-extraits/

(10) Texte : http://tybolt.fr/les-ambassadeurs-et-le-bon-samaritain/

(11) Texte : http://tybolt.fr/limpossible-representation-des-representants-politiques-actuels/

(12) Le poulain (pas Jean ni Corinne) : http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19579148&cfilm=254724.html

(13) Brèves : Cf. la dernière brève de la série « A la mode de chez nous ». http://tybolt.fr/9-plus-ou-moins-breves/