Fonction métonymique

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Avertissement : A partir du titre d’un article du journal Le Monde, « Prenons les chiffres comme ils sont », titre extrait d’une interview de Bruno Lemaire,  Lauréline Fontaine et moi-même avons décidé d’écrire chacun un texte à ce sujet, sans nous concerter ni nous en dévoiler la teneur, avant la décision de publication sur nos sites respectifs. Je vous renvoie donc ici à son article : Le café du commerce et le marc de Bruno

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Jean-ThibautFouletier(Bruno Lemaire(« Prenons les chiffres comme ils sont »))

=> JTF(BL – « PLCCIS »)

= « IL FAUT LAISSER PARLER LES CHIFFRES »


Cette parole de Bruno Lemaire me donne aujourd’hui l’opportunité de revenir sur ce qui fut sans doute l’un des plus grands mystères d’une scolarité qui n’en fut pourtant pas avare à mon endroit.

Il s’agirait ici d’au moins pouvoir évoquer la confluence de ce que le mot dont il va être question a pu représenter. Tout d’abord en lui-même, puis en relation avec ce qu’il désigne, mais aussi à travers le domaine où il est utilisé, mais encore via l’ensemble des interactions et les effets que celles-ci permettent entre ces différents éléments, eux-mêmes branchés sur un corps et un esprit adolescents fraternisant alors avec l’épure du no man’s land existentiel.

Une confluence, un symptôme donc, de ce que ce mot, mole, a pu ainsi représenter, jusqu’à la saturation mais pas jusqu’à l’oubli, à travers les équivoques qu’ils révélaient dans mon esprit, où il était censé les résoudre dans son propre champ.

Et pour tenter de pousser jusqu’à l’extrême d’alors et le plus précisément possible, soit poétiquement, ce que je ressentais à avoir à faire à lui, je dirais que, dans cette salle de physique-chimie aux tables en carreaux froids et blancs où la simple présence des mots les plus usuels semblaient déjà incongrue, celui-ci était pour moi Autre encore qu’insaisissable et définitivement saisissant.

Alors, questions, à l’heure des grandes poussées pulsionnelles, Mole était il féminin ou masculin ? Et la chimie dont il ressortait n’avançait-elle pas masquée pour toucher à l’alchimie dont les desseins sont l’expression même d’un obscur-hantisme qui ne vous veut pas que du bien et qui vous attend dans les moindres recoins d’une vie qui, à cet âge, vous ouvre toutes grandes ses tentacules et vous rend soupçonneux à l’endroit de la moindre sollicitation ?

Et sa définition ne représentait-elle pas ce qu’un être en devenir peut attendre de pire en matière de certitude puisque qu’étant la définition, par définition tautologique, d’une unité de mesure palliant à la moindre incertitude en posant qu’il n’y a pas de quoi s’affoler, puisqu’il y aura toujours – à condition d’y croire n’est-ce pas puisque c’est la définition de la définition, son conditionnel aporétique définitif – une grue pour monter la grue ? Première reconnaissance de l’insuffisance de la suffisance.

C’est le semblant aller de soi du « par » de « par définition » qui nous ramène au tautologique dit plus haut, alors qu’étant tout de même une belle indication de l’orientation à donner à la validation à tout crin au principe de laquelle s’auto-valide le sérieux-se-ment d’où s’étaie la rigueur scientifique. Nous reviendrons et sur cet inconditionnel de la validation et sur ce terme de rigueur.

Quoi qu’il en soit… et par définition, une mole est la quantité de matière d’un système contenant autant d’entités élémentaires qu’il y a d’atomes dans 12 grammes de carbone 12. Elle est l’une des unités de base du système international, adoptée en 1971 et est principalement utilisée en physique et en chimie

A partir de quoi, au tout début des années 80, au rez-de-chaussée du collège Jean-Jacques Rousseau de Tassin la Demi Lune, une seule certitude, la mole, entité abstraite partant de rien et n’allant nulle part, allait m’entraîner à coups sûrs avec elle dans le grand Nihil de ceux qui ne sauront jamais s’accorder au Mystère du monde pourtant placé pour eux à portée de cerveaux par une Éducation Nationale toujours magnanime, par définition again, à l’endroit de ses ouailles et facilement condescendante à l’envers de certains autres.

Les mêmes en réalité mais qui préfèrent n’en rien vouloir savoir, condition et vertu cardinale de la connaissance dans ce registre.

Nous sommes le 8 novembre 2017, il est 19h34 et je viens à l’instant de faire une pause en me rendant chez mon épicier auquel j’ai brièvement raconté le principe de la mole mis en perspective avec le présent le texte où il vient s’inscrire. Il a donc reçu avant vous ce « bon mot » que je vous livre maintenant et qui fait le ressort marquant le point où s’origine mon écrit.

A savoir, la volonté, à cette heure encore pour un temps immotivée à mes propres yeux, de corréler la dé-pensée que livre l’affirmation de Bruno Lemaire à l’expression, par moi détournée, de « chiffre-mole ».

L’immotivé se pose ici comme étant la mollesse que l’on s’accorde aux titres de faire comme à celui de ne pas faire et qui vient s’inscrire par là à la croisée de la veine où se coule ce que je définis être l’intelligence, un courage dont on a pas le choix.

Mollesse est dite ici pour filtrer la paresse affectant un désir qui s’étiolera jusqu’aux berges d’un vouloir désormais reporté aux calendes grecques. Mais tout du long du courant de cette amenuisement, celui qui effectue cette traversée de peu, le sujet de la parole, se relève sans cesse et quoi qu’il s’en dise, d’être le représentant, le lieu tenant du motif que nul ne peut effacer et dont lui ne peut se détacher.

C’est là la bascule à bien saisir, vœu pieux. Il ne s’agit pas du motif de l’ordre de la causalité qui viendrait se poser en contrepoint à l’immotivé pour y faire reprise, mais bien du motif, à entendre comme marque ressortant du canevas et faisant l’indubitable signature du sujet là où il y a de la lettre.

C’est son intelligible, un intelligible auquel il doit son nom, sujet, d’y être assujetti, donnant ainsi à l’intelligence les lettres de noblesses que je disais plus haut, d’être donc ce courage dont on a pas le choix.

On, pour tout dire, étant ici la malséance du Je dont chacun cherche à se déporter avec une volonté farouche suivant la règle d’or qu’il voudrait loi d’airain, celle posant que le résultat d’une opération puisse s’obtenir en touchant, pour le redire, à la martingale des martingales, l’effacement jusqu’à l’anonymat de celui qui la réalise.

Mais le Réel est ainsi fiable que l’opération livre toujours avec son résultat le calcul qui s’y est joué, comme pierre de touche de celui qui l’a instigué. C’est d’une rigueur implacable.

Et c’est en vertu ou en vice de quoi, prétendre pouvoir ne pas se conforter à l’éthique induite par ce sujet à la présence incompressible n’a qu’une conséquence, être l’insigne, qui se col-porte haut et toute honte bue, de la plus rigoureuse des lâchetés.

Il faut laisser parler les chiffres est, dans le registre contemporain des adorations votives, ce qui s’inscrit en exergue du code de la langue univoque et totalisante de l’évaluation, religion, le mot est pesé, à travers laquelle s’exprime et se réalise ce vœu d’effacement que je décrivais, qui fait de tous temps le creux rêvé autour duquel s’agrège la moindre communauté, insistons-y encore une fois, celui de voir disparaître le sujet de l’énonciation.

La religion nouvelle et absolue, pourrions-nous dire, qui valide son absolu* de trouver dans la folle course à l’a-sujetion qui s’y déploie – l’éviction du sujet de la lettre – le radical du consensuel qu’elle conditionne.

* Son absolu est de « se proposer » comme réponse à l’endroit d’une parole supposée. C’est ce supposé qui fait le relatif, bien évidemment inconciliable à lui-même, de cet absolu.

Et pourquoi pas ?! Je reviens par là, pour enfoncer le clou encore une fois, au « par définition » que je disais plus haut et qui est au discours ce que le big bang est à l’univers, une convention collective d’où s’abstrairait – c’est le conditionnel qui la supporte et qui lui fixe de ce fait le moyen de de ce qui est en réalité son objectif – le singulier du subjectif.

Objectif est à entendre ici comme la cible, le point supposément fixe à atteindre, allant à l’encontre de la supposée volatilité du subjectif. Ce qui induit, en sous-main mais forcément, que pour ce faire les différentes cibles importent moins que l’encoche de principe à laquelle devrait s’accorder celui qui décoche sa flèche. Celle d’à la cible se conjoindre, de faire corps avec l’objectif en croyant, pour y parvenir, devoir et pouvoir faire dépôt de cette poussée de lui qui a impulsé son mouvement, son désir.

Soyons objectifs, renions-nous !

Et ainsi, de l’impossible, pourtant nécessaire, qui se dénote des lettres du sujet, se motive la politique contemporaine de l’impuissance, pourtant justificative, au regard de laquelle ces lettres sont devenues les sorcières de notre temps, condamnées à la flétrissure voire au bûcher par la posture inquisitrice et décimante du décimal censée faire reprise à l’abandon d’eux-mêmes de ceux qui la supportent.

Il faut le reconnaître, tout cela ne laisse rien augurer de bien lumineux. Alors, pour alléger la chose quelques instants, avant d’y revenir et enfoncer le dernier clou du jour, je voudrais rappeler ce qui suit, en guise de clin d’œil fait en aveugle, c’est à dire à la cantonade.

Lors des primaires du parti Les Républicains pour les dernières élections présidentielles, Bruno Lemaire, qui s’était engagé, comme les autres candidats, à soutenir celui qui les gagnerait et dont les supporteurs avaient pour slogan « Les primaires c’est Lemaire »(!), est désormais ministre dans un gouvernement animé par le parti En marche.

Comme quoi, si en guise de réalisme roué frappé au coin de la connerie du bon sens il faut laisser parler les chiffres, en ce qui concerne sa propre chapelle Bruno Lemaire les laisse parler de leur côté pour aller, lui, du sien, au moyen de sa veste louée à la mode éternelle du réversible naphtaliné.

Il est vrai qu’au temps des chiffes molles tout et son contraire est prétexte à ne pas tenir ses engagements et à faire de sa propre parole une tierce brûlée.

Mais il est vrai également qu’une parole est une parole et que il faut laisser parler les chiffres en est une autre.

Alors, pour revenir sur terre à l’endroit où la route se pave des meilleures intentions, celles dont s’étaie le pire, à la jonction de ces deux assertions, à ceux qui m’auront suivi jusqu’ici, je rappellerai cette loi, inhumaine à soutenir et qui fait pourtant la chair de notre condition.

Une parole arrive toujours à destination(1)

De là, si le silence collaboratif qui valide les chiffres, comme punctum proximum de l’argumentation au service servile de l’évaluation, est une parole autant, c’est celle qui, pour ceux qui font ce choix, scelle leur parjure devant leur condition, leur à condition, d’Êtres parlant, de parlêtres.

Parjure donnant accès à l’inhommé dont nous commençons tout juste sous divers angles à aborder l’aire.

Une aire concentrée à laquelle chacun accède, baissant singulièrement la tête, symptôme, en passant sous son frontispice au mantra rassurément cartésien,

ZAHLZEICHEN MACHT FREI (2)

Jean-Thibaut Fouletier

Paris, le 11 11 2017

(1) « La lettre volée » de Edgar Allan Poe

(2) Le chiffre rend libre