De Nantes à Timbuctu (Suaudeau ou le hors du jeu)

 

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TEMPORALITE ATTENTATOIRE

Le dimanche 15 novembre, soit deux jours après les attentats perpétrés en France, les émissions passant à l’antenne de la radio France Culture avaient pour leur grande majorité été enregistrées dans les jours précédents. Une ou un journaliste le précisait systématiquement à chaque début d’émission et parfois pendant.

Il s’agissait évidemment de justifier pourquoi aucune allusion aux événements n’allait être faite par les différents intervenants et sans doute également de prévenir l’étonnement des auditeurs à l’écoute du ton enjoué proposé à l’antenne dans de telles circonstances.

Le texte qui suit participe de cette temporalité. A vous de découvrir en quoi, sans vous arrêter à ces subsides de la raison que sont le pourquoi et le comment, pour tenter de toucher à l’irrationnel qui motiva la geste de Jean-Claude Suaudeau, le meilleur entraîneur de football qui soit, de Nantes à Timbuctu.

Le meilleur entraîneur d’un football qui fut.

JTF Paris, le 18/11/2015

DE NANTES A TIMBUCTU

SUAUDEAU ou LE HORS DU JEU

Enki Bilal à illustré Hors jeu (Ed. Autrement), une histoire écrite par Patrick Cauvin en 1987. Il s’agit d’une anticipation racontant comment les règles du football ont peu à peu été modifiées pour satisfaire aux exigences de ceux qui s’en repaissent, public, investisseurs, politiques. Je ne livrerai ici que quelques unes de ces évolutions, non sans vous avoir conseillé auparavant avec insistance de vous procurer cet opus jubilatoire.

Peu à peu, le football larguera les amarres et les matchs se dérouleront dans des stades bunkers et sans public, certains joueurs auront le droit d’avoir des membres électroniques, les équipes pourront disposer d’éléments autorisés à cibler et blesser leurs adversaires et, des arbitres, n’apparaîtront plus sur les terrains que leurs têtes, protégées par des bulles de plexiglas renforcé, inaccessibles aux joueurs.

Oui ce sport a évolué. Si ce n’est dans le suivi exact du scénario du livre Hors jeu, du moins, dans la réalité qui nous en est proposée, en en respectant la courbe d’intensité. Et pourtant, il aura existé en France, pendant quelques années, dans un club, un football autre que le football d’aujourd’hui tel qu’il s’évoque par ceux qui l’apprécient ou s’ignore par ceux qui l’abhorrent.

Ce bref miroitement de l’alternatif dans l’un des cœurs de la société aura été superbement tué par tous et son meurtre, perpétré et perpétuel, est celui que soutient la plainte actuelle et éternelle de tous les corps, je, tu, il, elle, nous, vous, ils, elles…, de notre société, actuelle et éternelle.

Comme dans le crime de l’Orient Express, tout le monde aura participé au meurtre. Y compris la victime (1).

Le petit bout de la lorgnette :

Horizons:

Il y a de cela bien des année, sortant de l’immeuble où j’habitais, je vis une palanquée de jeunes enfants à propos desquels je me dis qu’ils n’avaient probablement jamais vu l’horizon de visu et que les murs des immeubles avoisinant, qui en faisaient office pour eux, devaient dans les esprits instiller leurs limites étriquées. De là je supputais que les réalisateurs des matchs de foot retransmis à la télévision devaient être des citadins s’adressant naturellement à d’autres citadins.

En effet, l’une des premières choses mais aussi la plus constante que l’on enseigne tant au niveau amateur que dans les centres de formations des clubs professionnels est que le joueur doit connaître les possibilités qui s’offrent à lui dans le jeu avant même de recevoir le ballon. Il s’agit donc pour chacun des protagonistes de voir ce qui se passe sur le terrain, de lire le plus large possible pour diffuser avec justesse dans le jeu, son placement, sa course, ou encore le ballon.

Or, nous revenons aux horizons limités, les progrès de la technique audiovisuelle se sont mis au service de l’exact opposé de ces évidences en proposant aux téléspectateurs une vision restreinte du terrain et du jeu. Toujours plus restreinte même, à l’aide, par exemple, de ralentis disséquant à l’infini une action de jeu pour au final l’irréaliser.

Grâce encore à de gros plans scotomisant le contexte du point fixé en faisant de lui l’événement per se alors qu’il n’est qu’un élément d’un mouvement d’ensemble. Mais encore au moyen de plans caméra pris sous de multiples angles tournant autour d’un espace ainsi vidé de sa substance, l’instantanéité, vide sans portée qui devient le tout qu’il s’agit de rehausser de commentaires inextinguibles autant que dispensables.

Interviews:

Au milieu de cette mise en valeur imaginaire, de cette production imaginairisée, Jean-Claude Suaudeau, entraîneur du Football Club de Nantes (1982/1988 – 1991/1997) fit tache. J’en veux pour preuve, entre autres, la façon qu’il avait de faire valider par procuration au moindre téléspectateur la justesse du mépris qu’il opposait aux journalistes médiocres qui ne pouvaient s’empêcher de lui poser des questions pauvres à l’horizon convenu.

Des questions sans âme uniquement soutenues par la supposition que le public, dont ces journalistes se faisaient les représentants, ne pouvaient avoir accès qu’à l’écume égoutante du jeu. Enfin, pas uniquement en fait puisque aussi portées par ce qui génère ce type de supposition, tout bonnement la limite de ces intervieweurs de connivence à l’entre-soi collaborationniste. Que Suaudeau toisait de la radicalité de sa pratique.

De Nantes à Timbuctu :

– Intégrisme et intégrité ou le jeu sans ballon:

Tache donc disais-je pour introduire le personnage, mais tâche aussi, rassurez-vous, et ce sans compter. A ce sujet, plutôt que de rentrer dans des considérations techniques infinies à propos de ce que j’appellerai son éthique de praticien, je voudrais simplement souligner l’intérêt et la curiosité que pouvait susciter son orientation en rappelant ceci, que des amateurs lambda venaient des quatre coins de France pour assister à des entraînements où se pratiquait le jeu…sans ballon…

Foin donc du spectacle donné par des athlètes hors pairs doublés de techniciens hors normes ! Il s’agissait juste de s’ouvrir au dévoilement d’une répétition menée par un chef d’orchestre indiquant à ses musiciens comment le corps de l’interstice à faire naître par de subtiles déplacements complémentaires est plus fécond que la production de matière brute. Elle même d’ailleurs, des brutes, en produisant.

Suaudeau toisait donc les journalistes, et plus précisément un certain type de médiatisation, depuis la radicalité de sa pratique. C’est en cela précisément que l’éthique du praticien est un discours intègre où celui du pratiquant vire parfois à l’intégrisme...

Où l’on retrouve alors le jeu sans ballon dans une scène rêvée du film Timbuctu. Au cœur du corps de la censure, au fief du fiel de l’un de ces intégrismes, de jeunes garçons font une partie de football là où le jeu, «le jouir», est interdit et sévèrement puni. Une partie de football particulière puisque, vous l’aurez deviné, jouée sans ballon.

– Les moyens du bord:

C’est que contourner la loi se fait toujours avec les moyens du bord. Au Football Club de Nantes, la loi des lois comme partout ailleurs est de s’y soumettre, à la loi, au même titre que tout le monde, tout en sachant que c’est ce tout le monde qui fait force de loi et que l’exception ne confirme la règle qu’à ce que tous puissent bien voir comment au final son sort sera réglé. Comme papier à musique. Prohibé également.

Il y a eu bien sûr de nombreux clubs en France, avant pendant et après Nantes, qui ont développé des traits similaires, en terme de formation de jeunes joueurs, de budget limité, d’innovations malines et spectaculaires, bref en matière de pratiques locales orientées par une personnalité y apposant sa griffe. Et si beaucoup ont su acquérir et asseoir une identité très manifeste aucun n’a pu inscrire à ce point l’évidence d’un style et d’un style non seulement reconnu mais inimitable.

Là encore mon propos n’est pas de disserter à propos dudit style de jeu à la nantaise, puit sans fond dans lequel je me plongerai peut-être un jour, mais, en m’appuyant sur la première interview de Jean-Claude Suaudeau sur laquelle je viens de tomber, de pointer deux éléments qui relèvent de cette singularité à l’endroit où elle se manifeste. D’où, donc, elle fut repérable, exposée et de ce fait placée en ligne de mire.

La passe :

Parlant de mire, lorsque j’ai entendu Jean-Claude Suaudeau évoquer la notion de passe, c’est le premier élément, j’ai immédiatement été amené à penser à l’empire du milieu. Pas vous ? Je plaisante ! Et je m’explique. En chinois Chine se dit «Empire du milieu» et se figure par un idéogramme représentant un rectangle traversé de haut en bas par un trait, idéogramme qui littéralement signifie «Dans le mille».

Or voici une partie de ce que dit Suaudeau à propos des passes «Nos passes ne sont pas différentes de la majorité de celles des autres équipes néanmoins il y a un principe qui veut que on les fasse comme ça, mais je veux pas trop en dire». Au risque de me répéter je ne parlerai pas ici de technique ou de tactique stricto sensu. Je contenterai alors de ce «pas trop en dire» qui obéit au principe chinois du «Dans le mille». Et comme nous allons le voir, nous retombons donc sur nos pieds.

Loin de l’idée du secret, ce principe au contraire est celui du dévoilement. Et ces passes que l’on fait comme ça, presque comme si de rien n’était, qui n’y reconnaît la facilité, souvent dite insolente, de celles et de ceux qui dans telle ou telle discipline parviennent à en révéler la ligne la plus lisible, la courbe d’évidence désignant la pratique la plus aboutie. A partir de cette réalité d‘un moins rendre le mieux, autrement dit, pas trop en dire pour qu’advienne le dit rare, le dis-court – seulement alors singulier – permettant de toucher au «Dans le mille».

Ici se joue la rupture car cette lumineuse facilité accessible à tous, mais pas sans conditions, c’est là qu’est l’os, a tôt fait de réveiller les démons de l’obscurantisme.

Le blasphème :

Nous en arrivons maintenant au deuxième point choisi de l’interview de Jean-Claude Suaudeau parlant de l’équipe dont il prenait à l’époque la direction. «C’est vraiment l’équipe la moins capable, qui avait la moins bonne aptitude à faire ce qu’ils font aujourd’hui, les grandes équipes et les moins bonnes, c’est à dire garder le ballon… mais alors on a adapté un jeu différent…parce qu’un entraîneur c’est ça il faut qu’il s’adapte en permanence et avec les éléments que j’avais… j’ai dit bon on sera jamais rationnels avec ce type de lascars,…,donc ça va être irrationnel notre jeu mais sans que on se casse la gueule quand même

Ce type de positionnement permet de toucher du doigt cette vertu d’un discours qui se tient de telle sorte qu’il n’a ni obligation de faire moule commun avec la pratique dominante – dont le discours est défaut puisque l’agrégat de ceux qui se fondent de ne pas en avoir – , ni à frayer de façon toujours opportuniste avec le moindre discours moindre qu’il rencontre sur son chemin, antienne palinodique tissée au gré des rencontres et des alliances qui, pour ectoplasmique qu’elle soit, suffit pourtant à faire figure de proue aux grands vaisseaux de peu.

L’adaptation que Suaudeau dit être sienne vis à vis de ses joueurs se réalise, elle, tant au niveau de leurs qualités que de leurs apories, reconnaissance des singularités qui permet de mettre en place le filtre duquel s’exhalera possiblement l’expression d’un discours commun.

C’est du travail, ô combien, et c’est par cette tâche qu’il fit tache, et pas n’importe laquelle. Car ce que je suis en train d’extirper précautionneusement de sa gangue est ceci, que sa politique, qui non seulement l’a mené au succès mais avec le style en héritage, était certes irrationnelle mais par là même évidemment blasphématoire.

Nous le savons tous en effet, irrationnel est le blasphème par excellence en temps de rationalisme exacerbé. Là encore nous revenons à ces horizons murés à qui mieux mieux pour qui pire peut. Un pire désigné tel par les intégrismes de tous bords, ingrats qui par lui pourtant, comme nous l’avons déjà souligné, parviennent à s’agréger.

Oui, de Nantes à Timbuctu, du football à la religion, partout et de toujours ça y va mal dés lors que se profile l’ombre d’une liberté. C’est là bris de porte ouverte me direz-vous mais c’est par cette même porte de l’évidence que la victime, de ne pas la voir, participe au crime.

Le beau jeu du hors jeu :

Suaudeau mais Nantes également ne sont donc pas des noms qui firent suffisamment lien pour que le fil de leurs discours ne se rompit point.

Hors jeu Suaudeau. Hors ce jeu dont nous sommes en train de valider par toutes les portes et les fenêtres des institutions qui le structurent et le promeuvent qu’il n’a jamais été que jeu de dupes.

Hors jeu donc le jeu à la nantaise mis hors le champ du livre « Hors jeu » que je décrivais à l’entame de cet écrit.

Hors jeu encore Suaudeau, mais, à l’entendre aujourd’hui dans ses apparitions parcimonieuses, un pas de côté par rapport à l’amertume tragique du Me funai, – mieux vaut ne pas être né – , prononcé par Œdipe.

Hors jeu, oui, libéré par la grâce d’une passe faite en aveugle

Est-ce passe ?

et reçue par qui saura enfin ne pas la voir pour pouvoir y faire retour.

Espace !

JTF, juillet 2015 / 12-11-2015

(1) Ainsi que moi même puisque cette note désigne l’endroit où j’ai malencontreusement effacé la suite du texte établie dans sa version définitive. Perte sèche d’une ligne de pensée qui ne pourra jamais être reproduite en l’état. Comme le disent les informations internet à ce sujet, « Si vous avez remplacé un fichier en utilisant le même nom vous n’avez pas de possibilité de le retrouver. ». Le nom du fichier était «Suaudeau». Irremplaçable, définitivement.