De la part tiède à l’apartheid, le sujet à part en tiers

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Trois tours de vice

C’était il y a 6 ans. Une éternité au regard de la vitesse à laquelle les choses ont évolué depuis. Dévaluées…

Il y a six ans donc, pratiquant comme à mon habitude la discussion facile dans toutes les circonstances du quotidien offertes par la vie de mon quartier, je notais que deux femmes qui ne se connaissaient pas me rapportaient la phrase, identique, qui leur avaient été adressée dans la même semaine par deux personnes occupant la même fonction.

Toutes deux convoquées, l’une par le directeur de l’école maternelle – publique – où se trouvait sa fille, au motif que cette dernière était « la dernière de la classe », dixit, et l’autre par la directrice de l’école primaire – publique – où se trouvait sa fille, pour une raison que j’ai depuis totalement oubliée.

Chacune pu donc entendre, de la part des directeurs de ces établissements scolaires, cette phrase responsable, définitive et sépulcrale, « Nous ne sommes pas là pour aimer les enfants ».

Bien. Cela peut s’entendre et être discuté. Ce le fut d’ailleurs par l’une des deux mères qui fit savoir que dans son métier, psychanalyste, il est beaucoup question d’amour et que d’au moins ne pas en avoir peur permet de pouvoir en tenir compte, à gain.

En tous cas, à cette époque et pour ma part, je me contentais d’en tirer cette conclusion, toute personnelle, de considérer que la phrase assénée sous l’apparence d’une profération singulière était en réalité sans aucun doute issue d’une directive administrative larvée.

Administrante…

C’était l’année dernière. (1) Une distorsion au regard de la distance censée nous séparer de l’année 1929, celle univoquement dite du Krach boursier, certes, mais également, qui ne s’en serait douté a posteriori, de la première apparition du mot apartheid, ce dans la langue afrikaner.

L’année dernière donc, 2019, durant laquelle en l’espace d’une semaine également j’appris de la part des personnels concernés, les ATSEM, acronyme de leur titre professionnel qui est Agent Territorial spécialisé École Maternelle, que deux ordres précis leur avaient été récemment donnés.

Les ATSEM sont ces femmes – très majoritairement – qui de la maternelle au CM2 font office de petites mains tour à tour torchantes ou cajolantes, toujours présentes et attentives à y mettre du leur dans le quotidien des enfants.

Mais également disposées à redistribuer discrètement auprès des parents qui le leur demandent les pouls, tant celui des enfants que celui de l’école et de certains de ses ressorts. Deux injonctions donc, reçues par certaines travaillant dans une école maternelle – publique – et par d’autres dans une école primaire – publique – adjacente.

Tout d’abord celle-ci que, en dehors des Bonjour et Au revoir de rigueur lorsqu’elles accueillent les parents des enfants en début de journée et les saluent à la sortie, interdiction leur est faite désormais de lier conversation avec eux. Mais encore celle-là, qu’elles ne devaient plus être présentes lors de la kermesse de fin d’année scolaire. Autrement dit, qu’il leur est interdit de venir participer à ce moment de convivialité et de partage festif à travers lequel enfants, parents, professeurs et direction se retrouvent pour ponctuer l’année scolaire et s’ouvrir à la prochaine.

Je constatais que des 900 parents concernés quasiment aucun n’étaient au courant de ces états de fait. Quant aux quelques uns que j’informais en guise de banderilles tests, ils m’offrirent de longues minutes que je qualifierais de palpitantes. Non pas par la teneur ou bien l’intensité de leurs réponses, mais simplement à considérer l’effort titanesque qu’il m’aura fallu fournir a posteriori pour les nommer réagissant à ces informations. En l’occurrence, des poissons rouges diplomatiques. Ceci pour décrire leur impuissance intellectuelle – intelligence et courage – immédiatement repliée sur une simili neutralité immunitaire auto discernée.

C’était cette année. Une séparation au regard d’un temps qui n’aurait désormais de tenue que la liquéfaction de la parole et puis l’errance désaffranchie.

Une de mes élèves de Taï Chi, professeure de clavecin dans un conservatoire national, s’interrogeait sur son engagement au sein de « l’institution ». Elle me décrivit une flopée de petites directives quotidiennes qui orientaient le devenir de ce qu’un temps l’on nommait à juste et simple titre Enseignement dans le sens de ce qu’elle qualifia, sans barguigner mais sans passion, de pratique totalitaire.

Parmi toutes ces infamies quotidiennes tirées à bout portant avec silencieux et que l’on a tant de difficultés à rendre tangibles dans le même temps où tout semble pourtant ne prendre consistance qu’à la condition d’être compté, voire numérisé, elle en rapporta une qui semblait l’affecter tout particulièrement.

En l’espèce, que l’ordre avait été donné à la personne responsable de l’accueil au sein du conservatoire de ne pas « copiner » avec les enseignants, sachant que les trois personnes ayant successivement occupés ce poste auparavant n’ont pas été confirmées de n’avoir pas respecté cette demande.

Là encore se confirme le fait que ce sont les paroles qui restent. Surtout donc lorsqu’il s’agit de constater que la parole qui impulse un état de fait n’est plus saisissable, précisément, que par ses effets. Dans ces conditions, la question se pose de savoir comment, dans le cadre du travail, qualifier ce qui origine un comportement, si ce qui en est le déclencheur n’est répertorié qu’en tant que non repérable ?

Toujours est il que dans ces conditions et dans ce conservatoire, les enseignants deviennent des intrus au sein de l’établissement où ils dispensent leur savoir en matière de transmission, puisque comme nous allons le constater, là comme ailleurs la seule transmission qui vaille désormais est celle faisant office d’organe effaceur.

C’était trois fois rien. Trois petits tours de vice, beaux n’est ce pas, comme tous les petits a-riens* qui font le monde… »

* Cf. L’objet « petit a » et les Aryens comme bornes faisant ici office de fonctions mathématiques orientant chacun selon son choix selon les possibilités qui entre ces bornes s’y déploient.

La part tiède…

Nous venons de voir tour à tour trois types d’exclusions qui se manifestent dans le giron de l’Éducation Nationale, avec, dans l’ordre, celle des enfants, puis celle des ATSEM et enfin celle des enseignants.

Nous pouvons constater également qu’il aura fallu tenir une place singulière pour pouvoir d’une part les saisir et d’autre part les redistribuer. Une place qui se révèle être à même de pouvoir saisir les manifestations de sécation du langage.

Afin de pouvoir la qualifier cette place arrêtons nous un temps sur ce qui caractérise celle de ceux qui tombent sous le joug de cette partition. Et pour cela commençons par constater qu’à travers le terme de partition se conjoignent ceux d’inscription et de coupure.

Ainsi que celui d’exclusion qui vient s’inscrire à leur suite et intime un nouvel ordre à l’ordre opérant jusqu’alors.

Ce qui est absolument remarquable, répétons-le, c’est que l’efficience de la chose – qui semble être son seul caractère tangible – est corrélée au fait que la parole de ceux qui l’ont impulsée paraît insaisissable – de se livrer sans origine – et que, dans le même mouvement, la réponse de ceux que cette parole contraint apparaît, elle, marquée du sceau de l’impuissance.

Ainsi, d’un bout à l’autre de la chaîne il se manifeste qu’une parole puisse être soutenue sans sujets. Ceci à entendre sans sujets de l’énonciation autres que grammaticaux. Soit, l’horreur de la part tiède.

Oui, mais pas sans sujet de l’énonciation, ce qui nous ramène à la fameuse place singulière dont nous sommes partis…

…de l’Apartheid

… Celle dont nous sommes partie prenante bien entendu, sans quoi nous serions également affecté par le régime d’exclusion que nous disons.

Revenons-y ! Si la directive est transmise, dans tous les cas ceux qui la transmettent l’ont reçue, de la même façon que ceux auxquels ils l’adressent la reçoivent. Mouvement qui fait des uns et des autres des courroies de transmission, des sans sujets assujettis à l’effacement via la volonté d’irrepérabilité, voire d’anoriginisation manifestement tant espérée, du sujet censé l’avoir impulsé. C’est l’un des versants de la partition, celui de l’effacement – à placer parmi les ressorts de l’exclusion – par lequel une parole semble pouvoir être soutenue sans sujets.

Reste le versant garantissant pourtant que cette même parole est bel et bien jamais sans sujet. Pour tenter de le cerner au plus près ce versant, nous le dirons être vers libre mais non arbitraire, soit le verset de l’inconscient. Là où le sujet est dit barré, bien ou mal, quand je préfère pour ma part le dire coupé de ne pouvoir qu’avoir à faire à la tranche que lui inflige le parlé*. Ceci faisant coin au volontarisme de l’apartheid.

Puisque Apartheid il y a. Un régime de séparation appliquée qu’entérine le moindre regard porté sur la politique contemporaine menée à l’endroit du langage. Je profite de l’occasion pour revenir sur cette délicate estimation émise par Charles de Gaulle, « Les français sont des veaux. », vérité communément entendue comme étant celle du troupeau facilement contingeantable.

La chose mérite pourtant d’être poussée. Des veaux l’on peut dire qu’ils sont sous la mère, manifeste d’un régime, politique, d’agrégation, en opposition momentanée à celui de ségrégation – de segrex, séparer du troupeau – qui lui succèdera en son temps à la main de l’éleveur. Deux régimes manifestant à travers leur enchainement apparemment naturel la perfection qui sied à la complétude imaginaire. C’est à dire invalidante.

Ils ont donc d’abord été veaux avant de devenir indéfectiblement les bœufs que nous constatons. Et des bœufs dont on peut donc pas moins dire qu’ils sont également maniables. Entre temps a eu lieu une opération, troisième temps, qui d’être réalisée dans certaines conditions aurait dû pouvoir permettre de s’extraire de la binarité imaginaire.

Mais, comme nous l’avons dit plus haut, dans la réalité la possible extraction de l’impasse imaginaire se mue plus souvent qu’à son tour en une impasse qui se manifeste par l’exclusion effective, laquelle, de l’imaginaire, en est alors que la prorogation.

* Notons en passant que cette tranche est le plus souvent non investie, d’où le statut de coupable, c’est à dire de coupé non advenu..

La nature de la torsion…

Dans un tout autre contexte j’ai été amené à faire le constat suivant, (…) il s’agit moins de redresser la barre que de se pencher sur la nature de la torsion (…). Avant de revenir sur ce que j’entends par là, je constate devoir préciser pour ce qui nous intéresse aujourd’hui « torsion du dit », soit dits-torsion.

En médecine la distorsion est l’orientation univoque d’une partie du corps qui ne peut se tourner que d’un côté. C’est, quoi qu’il en soit, considéré comme étant un fonctionnement altéré qui dans le registre des transmissions physiques, par exemple pour les ondes électriques, provoque une déformation, une tension, un déséquilibre ou tout autres effets dits alors indésirables.

L’indésirable, nous le savons, est dans un rapport de réciprocité constante avec le désiré. Ils collent à la semelle l’un de l’autre et c’est ainsi que lorsque l’on en chope un l’on est saisi des deux. Leur point commun, qui fait également frontière nécessaire pour les distinguer, est le moyen qui permet de faire pivot pour accès de l’un à l’autre.

C’est « l’accident », celui qui peut prendre la forme du lapsus, d’un souffle légèrement trop long ou à peine trop court, d’une retenue discrète ou d’un allant marqué, bref, le sans fin des possibles effectifs ne pouvant livrer la vérité qui s’y formule qu’à être repérés. Accident à manifestations variées qui dans la pratique de la psychanalyse deviennent outils pour accès à ce qu’à l’entame de ce paragraphe je disais être la torsion, devenue depuis, je le répète, hors le champ de la psychanalyse, la dis-torsion.

Je pose que pour le registre analytique la torsion c’est le Réel. Nous disposons là de la référence au tore pour lier les deux dans la limite que nous savons. A savoir, pour le rendre a minima, que le Réel n’est pas une réalité améliorée. Il s’agirait ici de ne pas se faire mystifier comme l’exemple de mésusage méthodique qui en est fait sur la radio France Culture nous le rappelle quotidiennement. Soit, une incontournable référence intellectuelle dont chacun, à en user ainsi, manifeste d’évidence méconnaitre la pointe qui l’origine. A savoir, ceci qu’ il n’y a pas de connivence avec le Réel.

La chose ne peut être encaissée. Raison suffisante, pléonasme, pour fonder la politique de la dis-torsion au royaume imaginaire où le verbe apparaît censément dominé par ceux qui en font usages. Une « domination » qu’ils manifestent en tournant et retournant à l’envi et à vide des termes comme « décomplexés » ou bien encore « sans aucun tabou » qui ne livrent de tangibles que leurs effets Coué de colifichets verbaux attifés à la sauce mantra.

Ils ne posent aucune limite à cela, non qu’ils s’en soient affranchis, mais qu’ils en sont incapables. De leur impuissance se fonde leur pragmatisme, politique tranchante d’une lame ayant la saisie d’elle-même pour religion. Et pour cause, son opération ne se pratique qu’en réalité. Son nom est castration servile. Retour aux bœufs …

… et les politiques de séparation

Nous en arrivons maintenant à cette place que je disais être à même de permettre de saisir les manifestations de sécation du langage, c’est à dire son utilisation à finalité de ségrégation, et par là-même, cette place, au questionnement de savoir comment la qualifier.

Relever, comme nous l’avons fait, qu’une chaîne d’énoncés puisse se réaliser « dans la maîtrise », c’est à dire être tenue, et avoir des effets sans sujets autres que grammaticaux, permet de concevoir qu’elle puisse n’avoir à terme d’autre but que le ravalement, avant effacement, des sujets de l’énonciation.

Parlant de disparition du sujet, nous savons, nuance, que celui de la psychanalyse est un sujet impossible à dire. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas concevable. Ce d’autant moins lorsque l’on a touché à ceci, que lui nous conçoit.

Se savoir pour partie supplétif du langage est un affranchissement qui accorde l’expression de ceux qui opèrent ce franchissement à un supplément de lieu. Une place qui se définit d’être autrement qualifiée et qui donne, entre autres choses, accès à la lecture des politiques induites par l’impossible connivence dite plus haut.

Au regard de quoi se constate que ces politiques inscrivent d’autant plus l’expression de séparations que le Réel est décompté par ceux qui les pratiquent. Ce décompte a pour credo le volontarisme qui jouxte l’insaisissable inamovibilité du lieu du Réel, laquelle insaisissable inamovibilité renvoie le sujet – qui s’en extrait toujours sans s’en saisir jamais en tant que sujet – à une volatilité le plus souvent insu-pportée.

Chose que traduit, comme on ne pourrait mieux le cauchemarder, l’apparente soumission au compte censé compenser la perte, ou au moins y faire lest, dans le temps où la place donnant accès à la saisie des découpes du langage résulte, elle, d’une simple prise en compte.

Celle du lieu de la part à part pour accès à celle du sujet à part en tiers.

Jean-Thibaut Fouletier&

Paris, le 05 – 02 – 2020

(1) Extrait du texte « Les Ambassadeurs et le bon samaritain » www.tybolt.fr

(…) Si l’essentiel aura été transcrit par le truchement du film de Peter Greenaway, (Meurtre dans un jardin anglais) nous allons pourtant demeurer encore quelques temps dans le domaine du cinéma en nous penchant sur le film d’Alain Resnais, L’année dernière à Marienbad.

Tout le monde connaît l’histoire. Ce qui en l’occurrence revient à dire que chacun sait quelle témérité il y a à utiliser comme si de rien n’était ce mot, histoire, au sujet de ce film. Histoire qui d’ailleurs se situe autant hors la dernière image projetée sur l’écran que hors la première puisque les mots des critiques et les supputations des spectateurs sont autant de mètres de pellicule qui viennent faire échos à cette phrase de Resnais, « Je rêvais d’un film dont on ne saurait laquelle est la première bobine.». Chaque commentaire a posteriori en rajoutant une nouvelle venant renforcer la réalité de son rêve.

Le film. L’adresse d’un homme à une femme, la présence diffractée de celle-ci et le retour incessant à la même place d’un autre homme. C’est à n’y rien comprendre et le critique Jacques Lourcelles qualifiera cette œuvre comme l’une des plus insane que le cinéma ait produit. Un rien comprendre qui est une réussite puisque tout est réalisé pour que nous ne soyons pas particulièrement compris dedans. Pas compris au sens de n’être pas compris dans un ensemble, excentrés, pour revenir à cet état nécessaire que je disais à propos de Meurtre dans un jardin anglais ou de Dead man. Ce qui amène au constat qu’avec L’année dernière à Marienbad Alain Resnais devint sans aucun doute l’un des premiers déréalisateurs du cinéma français. (…)