Ob-Scénité du regard

Ob-scénité du regard – 114 x 146 cm – Huile – 2006/2007 – JTF
OB-SCÈNITÉ DU REGARD
Ob-scène, un mot coupé comme se coupe le vin. Loin s’en faille pourtant que la coupe de la parole soit pleine, mais parviennent à s’en satisfaire, même si c’est de peu, ceux qui viennent y étancher leur soif. Il s’agit par là d’amener que si la chose s’est enclenchée pour moi il y a vingt ans, ramenée à vous aujourd’hui elle ne l’est que par le biais de la photo de mon tableau laquelle, si elle donne accès à la toile en efface la vertu suprême, son sujet, qui ne m’a été rendu qu’aux commentaires qui m’en furent fait lors de sa première exposition publique.
Sur les 400 personnes qui virent la toile pendant le week-end de l’exposition, un rapport de 8 sur 10 n’y perçu d’emblée, à ma surprise la plus vive, qu’une sympathique fête de campagne, une foule bigarrées aux visages avenants et à la chaleur communicative, avant que je ne pose la question de savoir si elles « voyaient » ce que représentait la toile. Silence circonspect, attention nouvelle, puis redistribution des données, surgissement de la chose, réalisation de la présence des pendus, autre texture donnée au grain de la foule, reconnaissance du lynchage et encore un dernier point sur lequel je reviendrai.
La découverte de cet évènement, pour moi, a eu lieu à la fin des années 80 à la lecture d’un hors série du magazine Actuel, par une photo double page du lynchage de Thomas Shipp et d’Abram Smith le 7 août 1930 à Marion dans l’Indiana, photo prise par Laurent Beitler. Abel Meeropol en fit une chanson en 1937, « Strange Fruit », portée toute sa vie par Billie Holiday. Lorsque je vis cette image et lu l’article afférent je ne peignais pas encore mais pensais déjà à la prendre pour sujet et un jour en faire une toile. Vœu pieu réalisé par « Ob-scènité du regard » d’où peut maintenant s’évoquer le regard pivot de l’homme au premier plan, qui ne s’oriente pas vers ce que son doigt désigne mais va à la rencontre du regard du photographe et est le lieu où vient s’étreindre celui du spectateur de la toile avec sa propre extinction, comme lèvres en baiser se conjoignent pour qu’au final parole en fasse les frais.
A mon beau-père, pour lequel semble être source d’un questionnement presque incongru, puisque réalité inenvisageable, le fait que le peintre puisse se présenter devant une toile blanche sans avoir une idée prédéfinie de ce qu’il y va peindre, je suggère cette position que le sujet, quel qu’il soit, s’il est unifié est instable d’alors ne pouvoir être fixée et s’il est stabilisé, est ailleurs d’être divisé. Autrement dit, et c’est par là que je reviens à mon dernier point, adviennent toujours le moment et le lieu des retrouvailles, mâtinés des souvenirs, entre temps constitués, du temps où l’on n’était pas au lieu de voir. Estimer que ce temps là jamais ne s’efface est une considération que je fais mienne ainsi qu’outil dont je fais ma main à toujours fendre en aveugle le lieu de la foule considérante qui fait frontière, lien tout autant, d’osciller entre l’opacité de la dictature et la transparence démocrate.
Avant de prendre congé j’ouvre une fenêtre sur « Les Ambassadeurs » de Hans Holbein, tableau du 16ème siècle par lequel l’auteur donne à voir les attributs des vanitas, du savoir et de la raison, soutenus en leur composition scénique par un objet de forme oblongue dont nul ne peut dire ce qu’il est sauf à se placer en un point unique par lequel l’angle de vue permet la redistribution de ses volumes et par là l’apparition de la chose en sa forme révélée. Ce procédé, anamorphique, permet le premier pas orienté vers le point de soutènement de toute image, le regard au nom duquel nous sommes toujours dans l’alternative de devoir voir ce qui fait office de tableau sans alors pouvoir le regarder ou d’être regardé par lui à la condition de ne pas voir ce regard.
De la toile au Livre il n’y a qu’un grain, celui d’une trame parfois commune et insistante à nous rappeler que Ils ont des yeux pour ne pas voir.
À l’indice de quoi pu s’établir en 2010 en France le record d’achat de postes télévisés, par quoi tout un chacun accède à la geste, funeste, de faire foule et d’aveuglément s’en repaître.
Jean-Thibaut Fouletier
Paris, le 18 janvier 2011
STRANGE FRUIT
Southern trees bear a strange fruit
Les arbres du Sud portent un étrange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Du sang sur les feuilles et du sang aux racines
Black body swinging in the Southern breeze
Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud
Strange fruit hanging from the poplar trees
Etrange fruit suspendu aux peupliers
Pastoral scene of the gallant South,
Scène pastorale du valeureux Sud
The bulging eyes and the twisted mouth,
Les yeux exorbités et la bouche tordue
Scent of magnolia sweet and fresh,
Parfum de magnolia doux et frais,
Then the sudden smell of burning flesh!
Puis l’odeur soudaine de chair brûlée !
Here is fruit for the crows to pluck,
C’est un fruit que les corbeaux cueillent,
For the rain to gather, for the wind to suck,
Rassemblé par la pluie, aspiré par le vent,
For the sun to rot, for the trees to drop,
Pourri par le soleil, lâché par les arbres,
Here is a strange and bitter crop.
C’est là une étrange et amère récolte.
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