Place Analytique – Ce qui se jouit dans la répétition – 1ère séance

 

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La première séance de travail de Place Analytique pour l’année 2023 s’est tenue le 30 janvier 2023.

Pour la 5ème année des psychanalystes, ou non, se réunissent une fois par mois pour assister à la présentation que l’un d’entre eux fera à partir du thème de l’année choisi par les responsables de Place Analytique, Carlos Guevara, Andrea Dell’Uomo, JUlie Mortimore-Billouin et Jean-Thibaut Fouletier.

Cette année donc Ce qui se jouit dans la répétition. Nous avons décidé pour cette première que chacun des 4 responsables ferait ce soir-là une courte présentation, lesquelles présentations, comme à notre habitude, féconde, ont ensuite fait l’objet d’une discussion ouverte de la part de tous les auditeurs.

Voici la mienne. 

 

CE QUI SE JOUIT DANS LA RÉPÉTITION

Lors de nos réunions préparatoires pour cette première séance de l’année nous avions décidé de nous transmettre – Andrea, Carlos, Julie et moi – quelques lignes ouvrant sur la courte présentation que chacun d’entre nous allait avoir à faire aujourd’hui.

De quoi s’agissait-il ce faisant ? Peut-être un peu de cette belle qualité qu’est la curiosité, ouverture aguicheuse sur la parole autre. Oui peut-être, mais sans doute aussi, surtout, de ne pas nous marcher sur les pieds.

Pourtant nous le savons A n’est jamais égal à A et l’identité identifiée à l’identiquité n’est qu’un fantasme auquel la psychanalyse peut répondre que le même est un chant de sirène. Comme le chante Delphine Volange accompagnée de Bertrand Belin dans sa chanson Capitaine,

Depuis le temps que j’entends le chant des sirènes,

ce refrain lancinant de ma vie parisienne.

Pour le coup son équivoque poétique ce refrain lancinant de ma vie parisienne je le redistribue ainsi comme elle l’avancera autrement plus loin dans sa chanson, Le chant des sirènes oui, à entendre tous les premier mercredi du mois.

Nous sommes aujourd’hui le dernier lundi du mois et vous allez entendre ce qui a déjà été lu par quatre personnes au moins. La même chose, différente X fois encore. Voici donc l’argument que j’ai transmis la semaine dernière à mes collègues responsables de Place Analytique concernant mon topo du jour.

Nous avons évoqué plusieurs fois le fait que Jacques Lacan avait très peu fait référence à sa clinique durant toute la tenue de ses séminaires. Pour autant il l’a fait et, chose remarquable, il l’a fait à plusieurs reprises – remarque ou bien développement – sur le thème qui nous anime cette année. Je dois dire que les exemples auxquels je me réfère, exemple que je porterai à votre connaissance, sous tendent très clairement la notion de répétition. Mais pour cela ils mettent en avant directement celle d’inclusion. Partant, sans doute sera-ce donc le dans de Ce qui se jouit dans la répétition qui orientera le fil de ma question. Une question posée à partir de ce qui se déploie entre l’ombilic du rêve et le réveil. Fin de l’argument.

Quoi dire aujourd’hui à partir de ça ? Et bien, puisque j’ai commencé par évoquer des occurrences où Lacan rapporte une parole entendue dans sa pratique, je vais en restituer une première extraite du séminaire Le désir et son interprétation (p.106).

Je cite. Je me souviens d’une patiente, dont ce fut un des tournants de son expérience intérieure, qu’à un certain rêve, précisément où elle a touché sans aucun doute, pas à n’importe quel moment de son analyse, à quelque chose d’appréhendé, de vécu oniriquement, qui n’était autre qu’une sorte de sentiment pur d’existence, d’exister si l’on peut dire d’une façon indéfinie. Et du sein de cette existence rejaillissait toujours pour elle une nouvelle existence et celle-ci s’étendant, pour son intuition intime si l’on peut dire, à perte de vue ; l’existence étant appréhendée et sentie comme quelque chose qui, par sa nature, ne peut s’éteindre qu’à toujours rejaillir plus loin, et ceci était accompagné pour elle, précisément d’une douleur intolérable. Fin de citation.

Bien. Une extinction – enfin – de l’existence. Une existence conditionnée ET, autant que MAIS, sanctionnée par un rejaillissement perpétuel puis par une douleur intolérable. Me phunaï cela se dit, Puissès-je n’être pas né ! La térébrance existentielle située au niveau du rêve en tant qu’il supporterait la répétition de son expression.

Autre occurrence que je mets en perspective de notre thème de l’année , celle-ci, très brève, extraite d’une longue présentation de malade datant du 13 février 1976 à Sainte-Anne. L’homme qui s’entretient avec Lacan – je souligne en passant la plurivocité de s’entretenir...- l’homme qui s’entretient avec Lacan rapporte un rêve qui se passe au moyen-âge. Lacan ponctue ainsi la chose, je cite, Un rêve dans un rêve, oui, fin de citation. Constat situé au ras des pâquerettes puisque ce dont il est fait état est effectivement un rêve avec un rêve dans ce rêve.

Et bien pour autant, à la lecture de cet entretien, il est évident que, si il est question d’un rêve avec un rêve dedans – et, plus précisément, d’un rêve qui répéterait en lui-même à l’identique certains de ses propres éléments – le Un rêve dans un rêve, oui de Lacan est un surlignage, clin d’œil faisant office d’invite à disséquer la répétition qui s’y jouerait.

Je le souligne en passant, ce rêve et les avatars qui y gisent – je ne dis pas encore qui y jouissent – sont situés au moyen-âge. Le moyen-âge comme une rampe qui ici, au milieu – c’est le cas de le dire – de ce qui se répète, fait figure de référence. Référence à quoi? c’est là toute la question sans doute. Question qui motive le conditionnel dont j’émaille aujourd’hui ce qui parfois se présente comme une évidence concernant la répétion.

Si l’on veut me comprendre il n’y a pas d’autre choix que de me suivre dans mes signifiants disait Lacan. Nous le savons tous ici, je le formule ainsi, suivre Lacan c’est le Jacques-pot. À condition, parlant de conditionnel, de s’en détacher, puisque le pot de qui que se soit n’a d’effectivité quelconque qu’à ce que chacun cesse de tourner autour – ritournelle transférentielle – pour enfin réeliser , oui pour réeliser son propre pot tournant autour du vide.

Pas n’importe quel vide en l’occurrence. Un vide, un manque dans comme je l’ai souligné à l’entame de mon propos. La question que je laisse en suspend est fonction de ce dans. Non pas de sa teneur, mais des conditions de sa tenue.

Il y a une réponse type venant faire barrage à cette réelisation. Vous entendez j’espère que ce réeliser, cette réelisation vient précisément rimer avec la répétition. Une rime Autre, grand Autre, que seulement riche. Cette réponse type venant faire barrage à la réelisation du pot tournant autour du vide est celle du stéréotype tel que Lacan l’évoque lors de sa déclaration de 1973 sur France Culture.

Je cite Que chacun fasse référence à sa vie. Est‐ce qu’il a, ou non, le sentiment qu’il y a quelque chose qui se répète dans sa vie, toujours la même, et que c’est ça qui est le plus lui. Qu’est-ce que ce quelque chose qui se répète ? un certain mode du Jouir. Le Jouir de l’être parlant s’articule, c’est même pour ça qu’il va au stéréotype, mais un stéréotype qui est bien le stéréotype de chacun. Il y a quelque chose qui témoigne d’un manque vraiment essentiel. Fin de citation.

C’est le terme stéréotype que je voudrais mettre en avant. Le stéréotype, soit, communément, une opinion toute faite réduisant les particularités ou bien encore une association stable d’éléments formant une unité. Une unité coûte que coûte comme nous le savons. Le typifié en stéréo, entre les oreilles… Le typifié bien audible et repérable, ce d’autant plus qu’il se répète, ce qui peut vouloir dire qu’il se renforce.

Alors là je reviens à Lacan une dernière fois – je me rattrape par rapport à mes interventions précédentes – lui qui, quelques phrases avant d’évoquer le stéréotype pose les choses ainsi. Je cite,

Le Réel pour l’être parlant c’est qu’il se perd quelque part, et où, c’est là que Freud a mis l’accent, il se perd dans le rapport sexuel. Qu’on se perde dans le rapport sexuel c’est évident c’est massif c’est là depuis toujours et après tout jusqu’à un certain point ça ne fait que continuer (…) Si Freud a centré les choses sur la sexualité c’est dans la mesure où dans la sexualité l’être parlant bafouille. Pendant longtemps ça n’a pas empêché qu’on a imaginé la connaissance sur le modèle de ce rapport en tant qu’il est rêvé. Et comme je viens de le dire rêver veut dire là bafouiller. Mais bafouiller en mot. Fin de citation.

Bafouiller, soit l’acte où se repère la lettre sise entre la répétition et le bug comme cela se dit maintenant. Je dit la lettre car c’est le terme, une lettre est une bafouille, cf. Les développements sur La lettre volée de Poe. Je dis aussi bug. Cela en référence au rêve d’une jeune patiente l’amenant à dire que dans sa vie, hors rêve, elle allait donc devoir se remarier. Vous remarier ? Fis-je remarquer, puisque mariée elle ne l’était pas, Oui, j’ai bugué dit-elle.

Bugué…comme un ratage… Pas tant que cela, n’est-ce pas, au regard des propriétés du lapsus. Propriétés d’accès possible à autre chose que la répétition et à son mortifère. Son rêve était en l’occurrence l’expression d’un transfert à l’analyste, transfert très repérable, avec, comme cela peut arriver lorsqu’on lui veut du bien, à l’analyste, une connotation disons enjôlivante qui situe avec humour sa personne – la personne de l’analyste non repérée consciemment par l’analysante – qui situe la personne de l’analyste dans des sphères qui ne sont pas les siennes. Nouveauté inédite, projection de l’accroche au hors répétition.

De l’humour donc, mais un humour à prendre au sérieux afin que la lettre puisse faire accroche, mariage heureux réelisé hors les sphères rebutantes de ce qui se jouit dans la répétition. Si cela s’opère, si le franchissement est effectif, le sujet passe d’une répétition ayant jusqu’alors pour seule vertu le patinage à une répétition ayant rétrospectivement eu pour visée le grand soir de la première.

Une première qui, comme ce soir, porte en son sein l’univoque de sa singularité autant que les équivoques qui s’y pressent pour en soutenir l’expression.

Bref, nous passons là du Jacques-pot au melting-pot par lequel chacun fait son propre miel. Notez bien que je dis par lequel et non dans lequel. Retour au dans. C’est ainsi que le statut de la jouissance n’est pas le même selon que l’on s’exprime en disant J’ai rêvé de ou bien J’ai rêvé par.

Dans le premier cas le rêve fait encore recel d’une jouissance qui tient le sujet à sa main alors que dans le second ce même sujet s’avancera enfin différent d’avoir expurgé son discours d’une articulation s’avérant au final n’avoir eu pour portée que d’être sans ressort.

Jean-Thibaut Fouletier, Die le 29/01/2023