Le chocolat noir

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I – T’es pas noir !…? :

Alors que je marchais ce jour là rue Vauquelin, dans le 5ème arrondissement de Paris j’ai croisé un jeune homme qui sembla marmonner quelques mots à mon endroit. Je me suis retourné et lui ai demandé de me répéter son adresse. Il m’a alors lancé d’un ton brusque,  » T’es pas noir !…? ».

Avant d’aller plus loin dans ce que je vais poser à partir de son apostrophe et pour en préparer l’advenue sous le meilleur angle, en tous cas celui qui me semble ouvrir les perspectives les plus fécondes, – celles qui vont du « ? » Au « ! » -, je vais vous parler de Farid, de Virginie et de David. Ces trois là ne se connaissent pas et pourtant, sans se concerter, ils ont, ce même jour du « T’es pas noir !…? », fini par me tailler un beau costard.

Virginie tout d’abord, partie il y a quelques années de cela en vacances en Indonésie d’où elle me ramena un tissu. Elle le fit avec beaucoup de goût en m’offrant une jolie pièce à motifs marron sur fond écru que je porte parfois en paréo.

Farid, lui, est l’entraîneur de l’équipe professionnelle féminine de foot du PSG. Alors que je lui avais rendu visite, il tint absolument à ce que je reparte avec, entre autres choses, un bas de survêtement bleu marine de son club. Chaud, léger et près du corps je l’enfile comme un collant lorsqu’il fait froid.

Quant à David, il m’a rapporté, et offert également, une tunique de son Inde natale. Tunique blanche, fendue sur les côtés et descendant jusqu’aux genoux, tunique avec laquelle je me vêts régulièrement.

Vous l’aurez sans doute deviné, le costard du jour du « T’es pas noir !…? » était tissé du fil de ces trois pièces portées ensembles, agrémentées de baskets blanches et d’une veste à capuche bleue-marine.

Autant ne m’aura-t il pas fallu une demi-seconde pour réaliser que la phrase qui m’avait été adressée était un bord de précipice, autant m’aura-t il fallu au moins ce temps là pour percevoir ce qui en soutint la raison aux yeux de celui qui la proféra.

A savoir, J’suis pas noir et… Je suis habillé comme un noir. A ses yeux. Raison exprimée par l’exclamation, mais ne marquant pas la fin du rapport puisque poursuivie par un point d’interrogation.

Pour avancer d’un pas considérons que la question qui appert, « Alors comment se fait il que…? », demeure encore sans réponse et que ce qui semble originer cette question, le constat « T’es pas noir…! », en fait en découle et n’en soit, de la réponse attendue de la question sous-entendue, qu’une volonté affichée de non recevoir.

C’est que sans aucun doute, au lieu du, « Alors comment se fait il que…? » , sourd une interrogation autrement moins conjoncturelle dont nous avancerons, en queue de propos, les soutènements.

Déjà, il y a une trentaine d’années, j’avais vécue cette anecdote que je vous livre ici après l’avoir déjà rapportée dans une chronique de brèves quotidiennes intitulée « A demain (fermé le WE) »*, tenue sur mon site internet dans les années 2012 / 2013.

Harlequin dans sa boutique

Suivant les époques, il m’a été assuré par d’interloqués locuteurs que j’étais le sosie de Michel Berger, puis du chanteur des « Fine Young Cannibals » ou bien encore plus récemment de Kevin Spacey. J’aurai ainsi été aussi affublé de nombreuses origines et de bien des religions. La palme dans ce registre drolatique revenant à un homme éméché auquel j’étais collé dans un bus bondé, à Lyon du temps de mon adolescence, et qui me considérait successivement comme son frère, son fils, enfin bref, de son cru d’Algérie. Lorsque je lui dis en riant mon prénom et mon nom, il me regarda incrédule, trahi presque, s’écriant « Mais alors, tu es Tunisien ?! ».

Si la chose m’avait amusé, tout comme les passagers présents dans ce bus faisant la navette entre Lyon et Tassin la demi-lune, quelques années plus tard des circonstances confusionnelles du même type firent beaucoup moins rire l’une de mes sœurs, un tantinet basanée, lorsque en bas de chez elle, à Paris, elle se fit reprendre de volée par un homme qui lui reprochait de manger un sandwich en pleine journée alors que c’était la période du jeûne du ramadan.

Dans la même veine, et pour en revenir à des temps plus récents, rappelons que lors de la campagne présidentielle de 2012, Jean-François Copé servit un plat rehaussé des mêmes assaisonnements en assénant dans un meeting puis en postant sur son compte Twitter la phrase suivante, « Il est des quartiers où les enfants ne peuvent pas manger leur pain au chocolat car c’est le ramadan ». Jean-François Copé qui avait d’ailleurs lui aussi donné matière à quelques unes de mes brèves, dont celle-ci :

JFK VERSUS JFC

John Fitzgerald Kennedy, JFK pour l’Histoire.

JFC, pour Jean-François Copé. Pour rien.

II – Je ai un autre :

Bref, pour limiter en volume les considérations vers lesquelles nous portent ces historiettes de toujours, tâchons de les rendre d’un revers de phrase et posons qu’aussi étonnant que cela puisse paraître, Je ne sais pas qui est l’autre… et ne le supporte pas. Incroyable non…?

Ayant donc moult fois et très jeune fait cette expérience tarte à la crème, par le biais de personnes me questionnant indéfectiblement sur mes origines après quelques minutes de conversation, j’avais déterminé alors que si ceux-là ne supportaient pas de ne pas savoir l’autre c’était de s’imaginer ne pouvoir se soutenir dans leur propre discours sans être porté par le savoir d’un statut de l’autre.

Alors, au pas suivant, le Je m’imagine ne pas pouvoir me supporter quand je ne sais pas qui est l’autre nous renvois coup sur coup aux deux assertions que voici, soit je suis prêt à donner à l’autre n’importe quelle figure pour m’étayer, soit je ne lui en accorde aucune et je ne suis pas. Mais alors, quoi qu’il en soit, dans les deux cas, Je est de l’autre et au pas suivant, Je est un autre au prix de cette autre l’avoir.

Nous n’en avons donc pas fini avec les mots du poète, ils sont là pour ça, pas plus qu’avec ceux, « T’es pas noir… », de celui-ci croisé sur le trottoir et qui aura, poète tout autant, l’espace d’un regard, puis d’une parole, fait office d’hôte de mon Autre. (1)

Continuons notre avancée et pour ce faire nous allons nous essayer à un exercice qui, pour périlleux qu’il soit, transcrire un concept de spécialistes dans le registre profane, a au moins cet avantage de permettre de sortir parfois des ornières de l’entre soi. C’est le bénéfice possible mais non assuré. Avec une petite particularité en l’occurrence, puisqu’ici, sortir de l’entre soi ne s’entend pas au sens où il s’agirait de valider auprès d’un cercle extérieur la tenue dudit concept.

Non, l’entre soi désigné est celui de ceux, nous tous, qui ayant traversé au cours de leur maturation psychique Le stade du miroir, c’est le concept dont il est question, le redistribuent à l’aune d’une certaine vertu dite sociale et à la mesure de ce social qui par elle fait lien.

L’éclairage portée sur cette vertu, – dont soit dit en passant l’on peut d’ors et déjà se faire une idée en s’arrêtant sur la limite du nous tous -, en accompagnement, comme annoncé précédemment, de la lumière orientée sur les soutènements de la question induisant le T’es pas noir… ! , feront le corps de la dernière partie de ce texte.

Mais auparavant donc, Le stade du miroir et comment il s’ourle.

III – Le stade du miroir :

La psychanalyse abhorre l’Histoire et adore la sienne. Celle-ci s’inscrit dans un corpus de textes auxquels il est nécessaire de se reporter afin que s’étaie pour le chercheur sa parole depuis l’une des terres qui l’a vu naître et dont il essaye de se faire l’écho à travers l’expression de sa distorsion singulière.

Nous partirons ici de la source la plus simple, la communication écrite que Jacques Lacan en fit à Zürich le 17 juillet 1949 lors du XVIème congrès international de psychanalyse. Cette source la plus simple se trouve dans son livre Écrits dont il s’amusait que la critique et les critiques qu’il avait en retour aient ceci en commun de le qualifier d’illisible.

Lui s’en gaussait, mais s’en préoccupait toutefois un peu plus que d’une guigne, relevant que l’illisible, dit tel, avait au moins cet avantage d’en préserver l’accès auprès d’une engeance qu’il qualifiait d’être la canaillerie.

En temps de rapine libérale exacerbée, la question se pose alors pour nous de savoir comment les ladres, qualité qui finalement n’empêche et souvent plutôt nécessite grande finesse, qui ont toujours supputé la richesse recélée dans ces Écrits, puissent y renoncer par le simple fait que ces textes s’avancent fermés ?

Parlant de la portée d’un concept et des effets du texte qui le porte, ceux du Stade du miroir nous permettront-ils sans doute de faire un pas dans la direction de résoudre cette question. Spécialement au niveau où nous soutenions pouvoir situer la vertu sociale que nous disions plus haut du social faire le lien. Vertu que nous avançons ici du nom dont on la pare culturellement, racisme.

Stade du miroir, de résume à mesure :

Nous allons donc maintenant rapporter du texte de Jacques Lacan, Le stade du miroir, tel qu’il est livré dans Écrits, les points saillants. Or il se trouve, pour notre bonne heure et pour ma difficulté, que du « saillant » tous ses points en sont grainés. Si l’équation ne semble pas réductible il faut bien qu’elle le soit pourtant, au moins par le simple fait de se poser à nous. La question n’étant d’ailleurs posable qu’à la condition que, si loin que ce soit, non pas s’en, mais se profile une réponse.

Et plus précisément par cette vérité que cette équation, Je me la pose. Vérité qui m’oriente à la résoudre dans la veine où à moi elle s’impose, soit par le fil, anagramme, qui lie la trame allant de ré-su-me à me-su-re. Ainsi, s’il ne se résume pas Le stade du miroir donne mesure, et de celle-ci nous allons poser celle-là qui suit.

L’Asymbtômique, le fur de la mesure :

L’enfant est ici considéré à un âge de son développement où il reconnait l’image de lui dans le miroir. Il a entre 6 et 18 mois.

Le miroir fait lien entre l’incomplétude de sa maîtrise corporelle, il ne sait pas, ou à peine, tenir debout, et la maîtrise reflétée par son image, il jubile de tenir à sa main l’image de lui que supporte le miroir. De ce lien imaginaire s’excroit le Je, Je qui n’advient qu’à être le fur à jamais marqué d’une mesure dont la caractéristique est d’être Asymbtômique.

Ce terme qui revêt les traits propres au symbolique (différentiel linguistiquement irréductible signifiant / signifié), à l’asymptote (différentiel mathématiquement irréductible de la courbe à la droite) et au symptôme (différentiel consciemment irréductible) nous renvois à ceci qui suit. Le stade du miroir s’assimile à un rail qui, suivant les termes levés en propre par Jacques Lacan, mène de l’insuffisance à l’anticipation, pour ensuite être reprise par l’identification spatiale qui produit les fantasmes censés répondre aux images du corps morcelé, fantasmes ramenant à une totalité orthopédique du corps, elle-même revêtant désormais le caractère escompté d’une armure, fusse au prix de ne devoir rendre à celui qui l’endosse qu’une identité aliénée. Et Lacan de pousser encore:  » Ainsi la rupture du cercle de l’Innenwelt à l’Umwelt engendre-t-elle la quadrature inépuisable des récolements du moi. ».

Ce qui retient toute notre attention dans ce jeu est la glu qui, loin d’en déterminer les règles, de ces règles en découle et qui fixe le rapport du Je spéculaire au Je social en posant comme achèvement du stade du miroir,le moment de l’identification à l’imago du semblable, moment où s’incise la bascule de« … tout le savoir humain dans la médiatisation par le désir de l’autre… », moment où « …le savoir constitue ses objets dans une équivalence abstraite à la concurrence d’autrui, et fait du Je cet appareil pour lequel toute poussée des instincts sera un danger, répondît elle à une maturation naturelle – la normalisation même de cette maturation dépendant dés lors chez l’Homme d’un truchement culturel, comme il se voit pour l’objet sexuel du complexe d’œdipe. ».

Et puisque nous considérons avoir faite heur la rencontre à la phrase « T’es pas noir !… ? » , revenons-y à l’heure de conclure, pour de cette heur signifier de quelle croisée elle s’offre de faire la condition.

IV – L’heur du choix :

Au fil de notre parcours nous avons avancé quelques points laissés en suspens pour mieux être repris à l’heure de conclure.

1 – Nous interrogeant sur le fait que la valeur d’un texte, Écrits, sue et reconnue par les prédateurs de la richesse intellectuelle comme étant à détourner en sécheresse commerciale, pouvait ne pas être exploitée par ceux-ci au simple motif que le dit texte s’avançait abscons en son abord, nous avons soutenu que le traitement du Stade du miroir de Jacques Lacan nous permettrait sans doute d’avancer dans la direction de répondre au pourquoi de la chose, spécialement dans la perspective de pouvoir situer la vertu que nous disions du social faire le lien, et que nous nommions sous son patronyme culturel, le racisme.

2 – Nous avons aussi avancé, dés le début, vouloir extraire de cette apostrophe, T’es pas noir !… ?, les perspectives les plus fécondes en désignant que celles-ci, à rebours de l’allant grammatical, allaient du « ? » au « ! ». A la suite de quoi nous avons donc posé que, je cite, « Pour avancer d’un pas considérons que la question qui appert, « Alors comment se fait il que…? », demeure encore sans réponse et que ce qui semble originer cette question, ce constat, « T’es pas noir…! », en fait en découle et n’en soit, de la réponse attendue à la question sous-entendue, que la manifestation d’une volonté de non recevoir. C’est que sans aucun doute, au lieu du, « Alors comment se fait il que… ? » , sourd une interrogation autrement moins conjoncturelle… ».

3 – Enfin, nous en sommes arrivés à l’endroit de considérer que, pour chacun de ces points laissés en suspend, le pas suivant pouvait être commun et, au lieu même de leur croisée, opérer dans le sens de donner orientation à ce qu’à nos yeux la simple profération, « T’es pas noir !… ? » , peut dispenser de lisibilité quant à ce que nous pourrions qualifier d’éthique de l’à venir.

Encore une fois, avançons à rebours et commençons par envisager ce qui arrive en fin, l’à venir.

3 – Il n’aura échappé à personne, puisque martelé, que ce qui fait le fil de l’Asymbtômie que j’évoquais est l’irréductible. Il ne faut pourtant pas ici se fendre seulement d’un sans espoir.

Le noyau fait partie de la structure et lorsqu’on l’aborde la question se pose tout juste de ce qui va alors se jouer. Autrement dit, comment au constat final répondre par un biais différent que le fameux So what ? , tour à tour dédaigneux, piquant et à quoi boniste, qui ouvre les parenthèses allant du nihilisme aux techniques de management et de communications manipulatrices les plus éculées ?

Et bien, à y regarder attentivement, que ce soit pour le symbole, la courbe asymptotique ou le symptôme, l’irréductible est avant tout une marge évolutive. C’est donc cela le noyau, la monture qu’il s’agirait d’enfourcher pour être en mouvement. Reste à savoir comme toujours qui en mène la courbe.

2 – La question nous amène à passer au point deux qui concerne le soutènement de l’interrogation portant l’affirmation « T’es pas noir ! ». Il faut pour cela revenir au passage du texte de Lacan où s’évoque que « …le stade du miroir est un drame où se machine l’armure enfin assumée d’une identité aliénante et ou se dit que la rupture du cercle de l’Innenwelt à l’Umwelt engendre la quadrature inépuisable des récolements du moi. ».

Ce qui peut s’en dire est ce qui suit. Trois pièces de tissus représentant l’Inde, l’Indonésie et un club de football mises sur un corps et voilà que surgit la question suivante, « Comment se fait il que tu portes des vêtements de noir alors que t’es pas noir ? ».

Armure et récolement du moi disions-nous, à la suite de quoi nous avançons que ce petit quelque chose de pas si conjoncturelle que deux hommes se croisant dans la rue dans tel contexte est de l’ordre du décalage. Décalage qui mène naturellement monsieur de la palisse à évoquer le glissement du conjoncturel au structurel.

Et voici alors enfin livrée la phrase induite, celle qui est noyautée par l’armure refermée de mon alter ego au moment de croiser la mienne toute ouverte : « Comment se fait il que tu ne portes pas des vêtements de noir et que J’en sache que tu es noir ?! ».

1 – Oui, troisième et dernier point, terminons sur la richesse d’un texte dit illisible, Écrits, par lequel nous faisons le lien avec l’illisibilité de mon texte, je parle là de mon accoutrement, lu par un âne. Les ânes savent lire, seulement, ce qui fait d’eux des ânes c’est qu’ils ne le savent pas.

A se jucher sur les épaules du petit enfant qui joue avec son image avec l’assentiment de celui-ci, le Je social, qui désormais se lit, s’y croit et se re-pose sur le Je spéculaire. Ils forment un attelage chancelant qui donne pourtant toutes les illusions de la stabilité là où la primauté de ce qui le qualifie, la fonction de l’imoige, en fait en réalité l’esclave de lui-même à se considérer être le sbire de l’autre.

Le racisme, lien social affleurant dans l’adresse singulière qui me fut faite et collectivement porté par le désir de se jucher, est la mal lecture de ce qui pourrait être ré-affecté à être dit autrisme.

(1) Nous avons dit n’en avoir pas fini avec les mots de celui-ci croisé sur le trottoir et qui aura, poète autant, l’espace d’un regard puis d’une parole, fait office d’hôte de mon Autre. Ne reste plus qu’à relire la nouvelle d’Edgar Allan Poe, La lettre volée, dans la traduction de Baudelaire avec les notes dont il agrémenta son travail.

L’une d’elles concerne un mot mis dans la bouche du génial Dupin, le « cant ». Il laisse entendre qu’à laisser dire, les choses se décantent.

Arrive alors parfois que circuit se fasse et que nous puissions tout à fait souffrir les effets d’une lettre rendue.

Générosité, apanage de l’Autrisme.