Attendre 1/2

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Comme l’écrit dans un courriel l’une des protagonistes « institutionnelles » à propos de ce que je vais évoquer, « Les problèmes intervenant en milieu intrafamilial sont toujours délicats à gérer ».

Le problème en question est un nœud de problèmes extrêmement lourds qui se solde par des faits de violence dans l’appartement familial concerné.

L’intensité est montée crescendo au point que, après être intervenu physiquement, avoir pris en charge la victime de ces violences, l’avoir accompagnée au commissariat et avoir également, pour l’une d’entre elles, porté plainte, deux de ses voisines ont décidé d’une nouvelle intervention, collective cette fois-ci.

Nous nous connaissons au travers de la vie du quartier, elles m’ont fait part de leur intention et m’ont ensuite demandé conseil à propos de cette démarche non encore finalisée.

J’ai accepté estimant comme elles qu’il y avait urgence et que la personne concernée était en danger de mort.

J’ai accepté tout en estimant que les différents protagonistes, à leur insu, au moment de valider leur volonté d’engagement, freineraient des quatre fers. Et aujourd’hui, effectivement, les résistances sont multiples.

Oui, rien n’est simple et je joue là un numéro d’équilibriste pour dire sans trahir et pour décrire sans révéler.

Il s’agirait, au point où en sont les choses, d’écrire une lettre à qui de droit, lettre qui alimenterait le dossier concernant une audience à venir dont l’enjeu est d’interdire définitivement l’accès de l’appartement à l’agresseur, protégeant ainsi la victime au moins d’une menace directe quotidienne.

Les faits sont multiples, répertoriés et ne datent pas d’hier. Autrement dit tout le monde sait, que ce soit au niveau des institutions ou au niveau du voisinage et pourtant, bien entendu, personne ne peut.

Car la posture commune, je veux dire ce qui fait communauté, je veux dire ce qui représente l’un des fléaux, entendez ce terme comme vous le pouvez, de la balance sociale, se résume à cette injonction extrêmement puissante à laquelle il semblerait que l’on ne puisse contrevenir, il faut attendre.

Il faut attendre, la prochaine fois, la prochaine violence – la fin prochaine ? -, et là enfin, on pourra encore, enfin, ne pas bouger.

Il y a des milliers de justifications au fait de ne bouger ni avant, ni pendant, ni après (1).

Il y a plusieurs façons de nommer ce « statisme ».

Mais il y a ma façon, unique, de dire le ressort, le vœux profond que j’identifie ce soir comme étant celui qui fait le lien indéfectible entre tous les protagonistes de ce type de situation.

Hors l’habillage habituel des convenances que chacun pratique dans son quotidien, lorsque le roi et ses sujets sont nus, il reste encore une fibre, celle qui origine le moindre tissu dont on se motive pour se lier les uns aux autres.

Cette fibre est la pulsion de mort, qui tresse ici, au nom de tous ceux qui attendent, à l’adresse immédiate de celle qui les – en – implore, cette antienne incantatoire au silence perforant,

« Crève chienne ! »

(1)

– « Attendre 2/2 ».

– « 38 témoins », film de Lucas Belvaux (2012) tiré du roman « Est-ce ainsi que les femmes meurent ? ».

JTF, Paris, le 14/10/2016