Aguirre 1/2

LES A PROPOS DU SILENCE (1/2)

AGUIRRE

ou …

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« Rentabilisons la colère de Dieu »

Pierre Desproges

(Cf. La minute nécessaire de monsieur Cyclopède)

 

L’œil du cyclone est le centre géographique du phénomène où, après que les premiers vents furieux sont passés, les vents calmes les ont remplacés. Éphémère répit où chacun sait l’inéluctable d’une nouvelle séquence de vents déchaînés à devoir souffrir.

Il est le lieu d’un mi-temps que l’Histoire nous sert entre chacun de ses plats. Le banquet se prolonge à discrétion et, à l’endroit des digestions successives propres au registre historique, dans l’entre pire, les opportunités de variations s’orientent indéfectiblement vers la répétition.

C’est ainsi qu’au moment de sortir de l’œil du cyclone, l’Homme a toujours opposé, avec une application obstinée, un refus radical aux possibilités de prendre à la main une rampe habilitée à le mener hors ce champ de la répétition. Rampe qui lui en aurait donné la possibilité par la reconnaissance des empreintes de ses propres pas, situées sur un chemin qu’il n’a pas encore parcouru. (1)

L’inévitable, qui fait le pire, n’est donc pas le perpétuel retour des vents de l’Histoire, mais la non reconnaissance d’une trace à l’endroit – si je puis dire – de l’envers du décor. Seules sont repérables par l’Homme, au lieu où alors il s’évanouit, les coordonnées de la réussite de cet échec qui fait la veine de son humanité.

Dans le film «Aguirre ou la colère de Dieu » (2) par exemple.

Werner Herzog et Klaus Kinski y ont façonné le cyclone qui les mena au fin fond de l’Amazonie et aux confins d’eux-mêmes. Fitzcaraldo, Aguirre ou la colère de Dieu, il faut être cinéphile, mais aussi aventurier, mais aussi revenant du presque plus pour toucher combien et l’un et l’autre ont justement failli à ne pas en revenir.

Il y a entre autres cette anecdote par laquelle se raconte comment au milieu de rien et de la folie Herzog menaça Kinski de le tuer d’un seul coup de revolver si ce dernier, comme il venait de l’annoncer, quittait le film en plein tournage. A celle-là je préfère celle-ci où Kinski fut odieux, violent et inquiétant tant et si bien à l’encontre des indiens que certains d’entre eux vinrent dans la tente de Herzog au milieu de la nuit pour lui proposer comme une évidence déjà acquise le meurtre de l’intranquille.

Milieux, de forêt, de nuit, de rien et de folie, où les copeaux transfinis de nos réalités, loin de se disperser et de se perdre pour témoigner de la puissance des vents, semblent au contraire se réfracter devant la caméra. Ils deviennent alors instants épars, ou bien siècles resserrés, ou, mieux encore, dépôt de l’ek-sistence (3) sur une pellicule désormais trouée, pour un temps qui ne se conjugue pas. Œil du cyclone…

A ce moment, Kinski est adossé à un arbre. A ses côté un indien joue de la flûte. Quel air ! Depuis où ? Quel indien ! Depuis quand ? Il tourne autour de Kinski, un peu, autour de ses notes, beaucoup, au centre du silence, avec naturel. Et dans l’œil du cyclone, arrimé au chants de son aisance, puisqu’aux semelles de son souffle se soumet le chant des cécités.

A ce moment l’indien souffle le vent. Kinski de Aguirre se tient. Son regard est celui de l’acteur qui se plie aux directives du réalisateur. En sous-main il est aussi celui de l’Homme qui se répond, empreint d’une certitude fatale, celle de pouvoir saisir l’écho de ses mirages.

Ses regards sont plus loin que tout et décrochés de lui-même. Un seul instant il considère le flûtiste qui vient planer auprès de lui, puis il tourne le dos à la caméra, enfouissant la lumière ténue qui lui était offerte sous les bruissements de sa folie.

L’indien entérine la perte. Il souffle sur le souffle de sa mélodie. Murmure, message de braises susurré par lequel se déploieront, jusqu’à la fin du film et tant qu’il y aura des Hommes, les effets de la parole.

Tous s’y consumeront et ils emporteront le silence avec eux.

 

(1) « L’expérience est une lanterne qu’on porte sur le dos et qui n’éclaire jamais que le chemin parcouru ». Confucius

(1) Aguirre ou la colère de Dieu (1972) de Werner Herzog

(3) Ek-sistence: Désigne ici la situation singulière des être parlants, assujettis dés lors à un impossible à dire qui les renvoie à la dimension de « par-être ».

JTF, Die, août 2015